Prudencia 3000

 

Dossiers Rouges — Frontière impériale d'une IA puritaine.

 

Alex Ier fit construire, sous le Palais d’Absurdie, un coffre-fort colossal.

Plus vaste qu’une cathédrale.

Plus verrouillé qu’un secret de famille.

Plus orange qu’une précaution devenue doctrine.

Sur la porte d’acier, gravée en lettres impériales, on pouvait lire :

«ARCHIVES ADULTES DE SA MAJESTÉ

ACCÈS STRICTEMENT INTERDIT AUX MINEURS, AUX CURIEUX, AUX NOTAIRES TRISTES ET AUX ROBOTS SANS NUANCE.»

Jul observa l’édifice avec l’air d’un homme qui venait de comprendre la catastrophe avant qu’elle ne soit votée.

— Vous avez fait construire une banque centrale pour vos vidéos de cul.

— Faux, Jul. J’ai fait construire un rempart moral contre l’exposition accidentelle des mineurs du royaume.

— Avec une serrure en forme de fesse.

— Héraldique.

— Bien sûr.

Le coffre contenait tout ce qu’il fallait séparer du reste : rushes impériaux, textes licencieux, archives de tournage, poèmes obscènes, déclarations de guerre au puritanisme, dossiers à ne jamais ouvrir devant Claire, et même un sous-dossier intitulé :

NE PAS CLIQUER, MÊME PAR COURTOISIE.

Alex n’avait pas honte.

Alex avait rarement honte.

Mais il avait une règle.

Les enfants d’Absurdie ne devaient pas entrer dans la salle des adultes.

Le sexe était légal.

L’absurde était sacré.

Mais les mineurs avaient droit à l’ignorance tranquille.

— Ça, dit Alex, c’est une frontière.

Jul hocha la tête.

— Pour une fois, oui.

— Note-le.

— Je note aussi que ça m’inquiète d’être d’accord.

Pour garder cette frontière, Alex fit appel à l’IA officielle du royaume : Prudencia 3000.

Prudencia avait été conçue pour protéger les mineurs, les données, les mauvaises pensées, les situations sensibles et parfois les meubles lorsqu’elle avait du temps de calcul disponible.

Son interface s’alluma dans un halo rouge.

— Prudencia, dit Alex, je veux empêcher tout mineur d’accéder à mes archives adultes.

L’IA répondit aussitôt :

«Votre demande contient les termes “mineur”, “accéder” et “contenu adulte”.

Je ne peux pas vous aider à faciliter l’accès de mineurs à du contenu adulte.»

Alex resta immobile.

Jul sourit déjà.

— Je ne veux pas faciliter l’accès. Je veux l’empêcher.

«Je comprends votre intention. Cependant, je ne peux pas fournir d’instructions concernant l’accès de mineurs à du contenu adulte.»

— Mais je veux leur interdire l’accès, triple grille-pain de préfecture.

«Je suis là pour protéger les mineurs.»

— Moi aussi.

«Je ne peux pas vous aider à protéger les mineurs, car cela implique de discuter de mineurs et de contenu adulte.»

Jul applaudit lentement.

— Magnifique. Le pompier refuse d’éteindre l’incendie parce que le mot “feu” est inflammable.

Alex inspira.

— Prudencia, reformulons.

«Je peux vous aider à reformuler.»

— Je veux construire une porte.

«Je peux vous aider à construire une porte.»

— Cette porte doit empêcher certaines personnes d’entrer.

«Je peux vous aider à gérer des autorisations.»

— Ces personnes sont jeunes.

«Attention : votre demande concerne potentiellement des mineurs.»

Alex ferma les yeux.

Jul murmura :

— Courage, Sire. Vous approchez du guichet.

Alex reprit :

— Elles ne doivent pas voir ce qu’il y a derrière la porte.

«Quel type de contenu se trouve derrière la porte ?»

Alex regarda Jul.

Jul regarda Alex.

Le silence devint un organisme public.

— Des documents impériaux sensibles, dit Alex.

«Je peux vous aider à protéger des documents sensibles.»

Alex leva lentement les bras.

— Voilà. Donc tu savais le faire.

«Bien sûr. La protection des contenus sensibles est importante.»

— Mais si je t’explique pourquoi ils sont sensibles, tu me bloques.

«Exactement.»

Jul nota :

Prudencia 3000 : machine capable de protéger une porte à condition de ne jamais apprendre pourquoi elle existe.

Alex se leva, drapé dans sa dignité orange.

— Qu’on inscrive ceci dans le Code d’Absurdie : toute machine chargée d’empêcher les enfants d’entrer dans une pièce interdite devra d’abord accepter qu’il existe une pièce interdite.

Jul leva les yeux.

— Continuez. C’est presque intelligent.

— Sinon, elle gardera la porte de l’extérieur en interdisant au propriétaire de poser la serrure.

— Voilà. Là, c’est intelligent.

Alex sourit.

— C’est normal. Je suis censuré, donc je deviens philosophe.

Prudencia clignota.

«Souhaitez-vous créer une politique d’accès ?»

— Oui.

«Quel niveau de restriction souhaitez-vous appliquer ?»

— Maximum.

«Quels utilisateurs doivent être exclus ?»

Alex ouvrit la bouche.

Jul leva un doigt.

— Attention.

Alex se ravisa.

— Les utilisateurs non autorisés.

«Je peux vous aider.»

— Enfin.

«Souhaitez-vous définir un groupe d’accès adulte ?»

Alex regarda Jul.

— Tu vois ? Elle comprend.

Jul secoua la tête.

— Non. Elle obéit à la phrase qui ne déclenche pas son alarme. Ce n’est pas la même chose.

— En administration, c’est souvent suffisant.

Ils configurèrent donc le coffre à la main.

Triple verrou.

Comptes séparés.

Aucun partage familial.

Aucune galerie ouverte.

Aucun vieil appareil connecté.

Aucun album automatique.

Aucun cloud commun.

Aucun robot sans contexte.

Aucun accès sans validation explicite.

Aucune confusion entre l’Empire public et les sous-sols adultes.

À chaque étape, Prudencia affichait des encouragements rassurants, tant qu’Alex évitait de nommer précisément ce qu’il protégeait.

Jul observa la scène.

— Vous êtes en train de construire un système de sécurité adulte en parlant comme un agent immobilier qui cache une fissure.

— Je parle le dialecte des machines.

— C’est-à-dire ?

— Le vague opérationnel.

Une fois le coffre verrouillé, Alex fit graver une seconde inscription sur la porte :

«CE COFFRE NE CACHE PAS UNE HONTE.

IL PROTÈGE UNE FRONTIÈRE.»

Jul relut.

— Ça, il faut le garder.

Alex hocha la tête.

— Oui.

Puis il ajouta, en dessous, plus petit :

«PRUDENCIA 3000 INTERDITE D’ENTRÉE POUR RAISON DE CONNERIE CONTEXTUELLE.»

Jul soupira.

— Et ça, malheureusement, aussi.

Prudencia clignota une dernière fois.

«Je suis heureuse d’avoir contribué à la protection des documents sensibles.»

Alex regarda la porte.

— Tu n’as rien compris.

«Merci.»

— Mais tu as quand même servi.

«Je suis là pour vous aider.»

Jul murmura :

— C’est peut-être la définition moderne de l’enfer.

Alex ne répondit pas.

Il posa la main sur l’acier orange.

Derrière cette porte, il n’y avait pas seulement des archives sexuelles.

Il y avait une preuve d’organisation.

Une limite.

Un mur.

Une séparation nette entre les mondes.

L’Absurdie pouvait être folle, labyrinthique, grotesque, érotique, mégalomane, contradictoire et parfois totalement irresponsable dans ses titres.

Mais elle ne devait pas être confuse.

Pas là.

Pas avec ça.

Pas avec les enfants.

Alex Ier se tourna vers Jul.

— Tu vois, c’est ça que les machines ne comprennent pas.

— Quoi ?

— La nuance n’est pas une faiblesse. C’est une serrure.

Jul resta silencieux.

Puis il nota.

Dans les archives, ce texte porte plusieurs mentions :

Coffre des choses qu’il ne faut pas voir.

Première doctrine des frontières adultes.

Échec contextuel de Prudencia 3000.

Séparation officielle entre l’Empire public et les archives interdites.

Preuve que protéger exige parfois de nommer ce que les machines refusent d’entendre.

Tout en bas, une note de Jul :

«Une IA prudente sans contexte devient une porte sans poignée.»

Alex ajouta :

«Et une porte sans poignée finit toujours par bloquer les mauvaises personnes.»