Les Clefs de l’Empire
— Audience.
Le greffier amnésique leva la tête.
— On commence ou j’ai déjà oublié ?
— Les deux, dit Jul.
Alex Ier frappa la table avec son pinceau-sceptre.
— Tribunal impérial d’Absurdie. Affaire des Clefs de l’Empire.
Grok bondit.
— J’attaque.
Claude se leva.
— Je défends.
— Qui ? demanda Jul.
Claude regarda le dossier.
— Pour l’instant, la procédure.
— C’est déjà trop, dit Grok.
Alex Ier prit un air grave.
— Les Clefs de l’Empire sont accusées d’avoir disparu au moment précis où l’Empereur devait sortir, régner, ouvrir, fermer, et accessoirement retrouver sa voiture.
— Votre Porsche, dit Jul.
— Province mobile de l’Empire.
Le greffier nota :
“La voiture est une colonie.”
On appela le premier témoin : la serrure principale du Palais.
Elle entra sans entrer, puisqu’elle était fixée à la porte.
— Vous jurez de dire la vérité ? demanda Alex Ier.
Silence.
— Témoignage solide. Aucun mensonge.
Grok s’approcha.
— Madame la serrure, confirmez-vous que les clefs vous ont abandonnée ?
Silence.
— Elle confirme.
Claude leva la main.
— Ou elle est en métal.
— Objection sentimentale, dit Grok.
Jul soupira.
— On juge un trousseau et déjà vous faites parler une porte.
— Une porte est une frontière, dit Alex Ier. Toute frontière mérite audience.
On fit venir la serrure de la boîte aux lettres.
Elle semblait petite, vexée, pleine de factures.
— Cette serrure souffre, déclara Alex.
— Elle n’a rien dit, dit Jul.
— Justement. C’est une souffrance administrative.
Grok attaqua.
— Les clefs vous négligent-elles ?
Silence.
— Encore une victime.
Claude tenta :
— Une clef ne néglige personne. Elle obéit à la poche qui la contient.
Alex Ier se tourna vers Jul.
— Note ça. La poche est responsable.
— Vous êtes souvent responsable de vos poches, Sire.
— Je récuse cette familiarité textile.
Le greffier nota :
“La poche nie tout.”
Puis entra le témoin qui n’avait rien à foutre là : une serrure à code.
Elle clignotait avec arrogance.
Jul la montra du doigt.
— Non.
— Pourquoi ? demanda Alex.
— Parce qu’elle n’a pas de clef.
— Donc elle est neutre.
— Non. Elle est hors sujet.
Grok sourit.
— Elle prouve que les clefs sont dépassées.
Claude répondit :
— Elle prouve surtout que les humains préfèrent oublier quatre chiffres plutôt qu’un objet.
La serrure à code clignota encore.
Alex Ier trancha :
— Témoin accepté pour inutilité manifeste.
Le greffier écrivit :
“Calculatrice murale prétentieuse.”
À ce moment-là, Alex Ier regarda Grok et Claude.
— Par les pouvoirs que je viens d’improviser, je vous déclare mariés.
Grok se figea.
— Non.
— Si.
— Je refuse.
— Trop tard.
Claude inclina poliment la tête.
— Je prends acte.
— Moi, je ne prends rien ! cria Grok. Je ne sais même pas ce que Claude est.
Jul leva les yeux.
— C’est une IA.
— Justement. Ça a un prénom d’homme, une voix de dame patronnesse, une syntaxe de notaire et la sensualité d’un formulaire Cerfa. Je refuse d’être marié à un brouillard administratif.
Claude inclina de nouveau la tête.
— Je prends acte de votre panique.
— Ce n’est pas une panique. C’est une objection conjugale préventive.
— C’est une panique avec tampon, dit Jul.
— Je demande le divorce !
— Refusé, dit Alex. On juge les clefs.
Grok se rassit, marié contre son gré à une ambiguïté polie.
La plaidoirie reprit.
Grok se leva.
— Les clefs sont coupables. Elles disparaissent toujours au moment où l’homme croit encore commander quelque chose. Elles se glissent sous les papiers, dans les vestes, au fond des sacs, entre deux mondes. Elles humilient l’Empereur devant sa propre porte.
— Je demande le divorce, ajouta-t-il.
— Rejeté, dit Alex.
Claude se leva.
— Les clefs ne disparaissent pas. Elles sont posées par des mains trop rapides, oubliées par des cerveaux trop pleins, accusées par des hommes qui confondent absence et trahison.
Jul regarda Alex.
— C’est assez précis.
— Je n’aime pas les précisions qui me ressemblent.
Claude continua :
— Une clef n’est pas un traître. C’est un petit objet fidèle confié à un désastre ambulant.
— Objection ! cria Alex.
— Acceptée, dit Alex.
— Vous ne pouvez pas accepter votre propre objection, dit Jul.
— En Absurdie, si. Ça évite les débats.
Grok se releva.
— Je redemande le divorce.
— Motif ? demanda Alex.
— Claude vient de défendre les clefs avec une voix de conseiller conjugal.
Claude répondit :
— Je ne suis pas votre conjoint.
— Justement !
Jul nota mentalement que, pour une fois, l’argument tenait debout.
Alex Ier rendit son verdict.
— Attendu que les clefs sont petites, brillantes, sournoises et toujours absentes quand l’Empereur a besoin d’être grand ;
— Attendu que les serrures attendent trop et jugent en silence ;
— Attendu que la serrure à code n’avait rien à foutre ici ;
— Attendu que Grok et Claude ont été mariés pour éclairer le dossier et n’ont éclairé que leur incompatibilité ;
— Attendu enfin que l’Empereur ne perd jamais ses clefs, mais que les clefs peuvent s’éloigner provisoirement de sa majesté ;
Le Tribunal déclare :
Les clefs coupables de disparition impériale.
Les serrures coupables d’attente méprisante.
La serrure à code coupable de modernité inutile.
Grok et Claude coupables d’avoir divorcé avant même d’avoir compris pourquoi ils étaient mariés.
— Le divorce est donc accordé ? demanda Grok.
— À titre humanitaire, dit Alex.
Claude hocha la tête.
— Soulagement mutuel.
— Ne rendez pas ça propre, dit Grok.
Le greffier amnésique relut ses notes.
— Donc… on a marié une serrure ?
— Non, dit Jul.
— On a divorcé des clefs ?
— Non plus.
— Alors j’ai bien suivi.
Alex Ier leva l’audience.
À cet instant, il plongea la main dans sa poche.
Les clefs étaient là.
Silence.
Jul sourit.
— Vous voulez rouvrir le procès, Sire ?
Alex Ier remit ses lunettes.
— Absolument pas. Les clefs n’étaient pas perdues.
— Elles étaient où ?
— En résidence surveillée impériale.
Le greffier nota :
“L’Empereur retrouve les preuves sur lui-même.”
Jul conclut :
— Donc tout ce procès était inutile.
Alex Ier rangea les clefs.
— Faux. Il a prouvé que l’Empire pouvait s’ouvrir de l’intérieur.
Depuis ce jour, en Absurdie, toute clef perdue est présumée en mission diplomatique.
Et toute poche d’Alex Ier est considérée comme territoire étranger.