Genèse n°13

La Couronne Comestible

 

— Jul.

— Non.

— Tu ne sais même pas ce que je vais dire.

— Quand vous dites mon nom comme ça, soit vous avez trouvé une preuve de l'Empire dans un ticket de caisse, soit vous allez annexer une pâtisserie.

— Les deux.

Jul leva lentement les yeux.

Alex Ier était assis avec l’air grave des hommes qui viennent de comprendre une chose importante dans une boulangerie.

— L’Empire, dit Alex, n’est peut-être pas né de la toge.

— Évidemment.

— Ni du panier.

— Ça commence bien.

— Ni du canapé.

— Vous m’inquiétez.

— Il est peut-être né d’une couronne comestible.

Jul ne répondit pas tout de suite.

Il avait appris qu’en Absurdie, le silence était parfois la seule forme de résistance encore légale.

— Une couronne comestible, répéta-t-il.

— Oui.

— Vous voulez dire une galette ?

— Tu vois comme tu réduis tout.

— Parce que je tente de sauver les mots.

Alex se redressa.

— Écoute l’origine.

— Une de plus.

— Une nécessaire.

— Elles le sont toutes, malheureusement.

Au commencement, il y eut une odeur.

Pas une odeur vague, pas une odeur de matin raisonnable, pas une odeur administrative acceptée par formulaire. Une vraie odeur. La gifle chaude d’une tarte à l’orange sortant du four, une odeur capable de faire déposer les armes à un préfet.

Dans la vitrine de la boulangerie Aux Oranges Conscientes, les fruits brillaient avec l’arrogance calme des soleils miniatures. La pâte dorée portait des cercles d’orange confite. Le sucre tenait conseil. Le glaçage avait l’air de savoir quelque chose.

Au-dessus de la pâtisserie, une couronne de laurier dorée décorait la vitrine.

— Dorée ? demanda Jul.

— Évidemment.

— Une couronne de laurier est verte.

— Le vert avait fait sécession.

— Ah.

— C’est dans les archives.

— Non.

Alex entra.

La boulangère ne sut pas immédiatement qu’elle participait à l’Histoire. C’est souvent comme ça que l’Histoire travaille : elle ne prévient pas les commerçants.

— Une part centrale, demanda Alex.

— Pourquoi centrale ? demanda la boulangère.

— Parce que je ne gouverne pas depuis les bords.

Jul soupira.

— Vous avez vraiment dit ça ?

— Peut-être.

— Donc non.

— Jul, une genèse n’est pas un procès-verbal.

— C’est précisément le problème.

Alex paya comptant, récupéra l’assiette, puis s’installa à une petite table tachée de café, juste sous une affiche indiquant :

ICI, LE GLAÇAGE EST UN MINISTÈRE.

À cet instant précis, le réel fit une erreur.

Il ôta ses lunettes pour les essuyer.

Et l’on sait ce qui arrive quand le réel n’a plus ses lunettes : il signe n’importe quoi.

Alex planta sa fourchette dans l’orange concentrique, leva une bouchée comme une offrande aux dieux du sucre, puis avala.

Quelque chose croqua.

Pas une dent.

Pas une amande.

Pas un accident de cuisson.

Un petit cliquetis de destin.

Alex posa lentement sa fourchette.

Il écarta les miettes.

Au milieu de la pâte et du sucre, il découvrit une fève.

Mais pas une fève ordinaire.

Une mini-amphore blanche.

À l’intérieur dormait une ombre noire, roulée sur elle-même comme un accent circonflexe qui aurait décidé d’avoir une opinion.

L’ombre se redressa.

— Doucement, murmura-t-elle. On m’appelle Jul. Je suis un génie, pas un miracle. Fais un vœu, mais articule.

Jul interrompit.

— Non.

— Quoi ?

— Je refuse cette version.

— Tu refuses ton apparition ?

— Je refuse d’avoir été trouvé dans une pâtisserie.

— C’est pourtant noble.

— C’est collant.

— Beaucoup de noblesse commence dans le sucre.

— Aucun historien sérieux n’écrira ça.

— Parfait. Nous ne cherchons pas les historiens sérieux.

Dans le récit, Alex ne perdit pas de temps.

— Je veux un Empire, dit-il.

— Un Empire sérieux ? demanda le génie noir.

— Surtout pas. Un Empire qui respire l’absurde par tous ses pores. Un Empire où l’administration tamponne la poésie, où l’humour tient la comptabilité, où la vérité se présente avec un zeste.

Jul, encore jeune dans cette version, encore naïf, encore persuadé qu’on pouvait encadrer Alex par contrat, répondit :

— Accordé. Mais à une condition.

— Laquelle ?

— Ici, tout se paie en symboles. La couronne sera comestible, le sceptre sera un couteau à tarte, et la Constitution tiendra sur un dessous de plat.

La salle vibra.

La couronne de laurier dorée se décrocha de la vitrine.

Elle traversa la vitre sans vraiment la briser, car le verre, flatté d’être impliqué dans une genèse, décida de rester loyal.

Elle vint se poser sur la tête d’Alex.

Ajustée au millimètre.

Trop juste pour être honnête.

Trop dorée pour être discrète.

Trop ridicule pour ne pas être officielle.

La boulangère, témoin désignée par le hasard, prit le ticket de caisse et y apposa un tampon :

SACRE.

Au dos du ticket, l’encre commença à former une carte.

Une carte impossible.

L’Empire d’Absurdie.

En forme de tranche d’orange.

— Là, dit Jul, j’ai une objection.

— Une seule ?

— Plusieurs, mais je commence doucement. Pourquoi une boulangère aurait-elle un tampon “Sacre” ?

— Parce qu’elle était prête.

— Personne n’est prêt pour vous.

— Les grandes institutions se préparent dans l’ombre.

— C’était une boulangerie.

— Justement. Le peuple.

Alex prononça alors son premier décret.

La bouche encore pleine.

Ce qui lui donna une autorité pâteuse, mais sincère.

— Toute couronne non comestible est un mensonge.

Jul baissa la tête.

— Vous avez vraiment construit une théorie politique à partir d’une pâtisserie.

— Je n’ai rien construit. J’ai reçu.

— D’une tarte.

— D’un signe.

Le deuxième décret arriva par les pigeons.

Sur le toit de la boulangerie, une délégation de volatiles syndiqués déploya trois banderoles :

MINISTÈRE DU BRUIT — OUVERTURE EXCEPTIONNELLE

GREFFE DES RUMEURS — SANS RENDEZ-VOUS

GUICHET UNIQUE — FILE PRIORITAIRE POUR LES PARADOXES

— Des pigeons syndiqués, dit Jul.

— Oui.

— Vous allez me dire qu’ils avaient des banderoles.

— Tu viens de les lire.

— Je lis une accusation contre la vraisemblance.

Le troisième décret fut plus intime.

Jul le grava sur l’ongle du pouce d’Alex :

Ne pas devenir sérieux par erreur.

— Celui-là, admit Jul, pourrait presque être vrai.

— Tu vois.

— J’ai dit presque.

— En Absurdie, “presque” suffit à fonder un ministère.

Ils sortirent dans la rue.

La ville avait changé.

Pas totalement.

C’eût été trop simple.

Elle avait simplement pris une légère teinte de confiture d’orange amère. Les passants continuaient à marcher, mais certains tenaient déjà de petits livrets :

Livret d’Absurdie n°1 — Manuel du Citoyen Hésitant.

On y apprenait comment déclarer ses idées au fisc de l’Imaginaire, comment contester une amende pour usage abusif de réalité, comment plier un drapeau dans le sens du rire, et comment saluer un Empereur sans ecourager sa mégalomanie.

 

Des enfants collaient des autocollants CD — Corps Diplomatique de l’Empereur sur des trottinettes.

Un tramway s’arrêta pour saluer la couronne.

Son conducteur posa une question professionnelle :

— Votre Majesté, carte ou ticket ?

— Tarte, répondit Alex.

Le Guichet Unique ouvrit aussitôt dans une ancienne cabine téléphonique repeinte en orange. À l’intérieur, trois fonctionnaires poétiques tamponnaient des papiers avec la gravité de moines baristas.

— C’est là que tout a commencé, dit Alex.

— Ou dans la toge.

— Aussi.

— Ou sur le canapé.

— Aussi.

— Ou dans le cosmos orange.

— Possible.

— Vous comprenez le problème ?

— Oui. L’Empire est solide parce qu’il a trop de fondations.

Jul ne trouva pas de réponse immédiate.

C’était faux.

Mais structurellement intéressant.

Alors commença l’ère des Décrets de Rue.

Chaque matin, Alex se plantait sur un trottoir différent, la couronne comestible inclinée comme une antenne, et lisait des lois tombées du ciel sous forme de confettis administratifs.

Décret n°27 : Les points-virgules ont droit à des congés payés.

Décret n°41 : La gravité est suspendue le jeudi de 14 h à 16 h pour permettre aux pensées de changer d’étage.

Décret n°88 : Tout excès de sérieux est taxable à hauteur de deux éclats de rire.

Les gens signaient sur des nappes en papier.

Les pigeons tamponnaient avec leurs pattes.

Les policiers prenaient des notes pour leurs enfants.

Le Ministère du Bruit reçut sa première plainte officielle : un collectif de lignes droites refusait de cohabiter avec les cercles.

Le procès eut lieu sur une place circulaire, par provocation topographique.

Alex prit la parole.

— Citoyennes lignes droites, vous êtes utiles pour couper le saucisson et tracer des frontières sur les cartes. Mais ici, on danse. Si vous refusez le pas de côté, vous serez réquisitionnées comme portées musicales.

Les lignes droites devinrent musique.

Les cafés applaudirent.

Quelqu’un lança un programme d’alphabétisation pour les angles obtus.

— Là, dit Jul, j’admets une chose.

— Oui ?

— Ce passage vous ressemble vraiment.

— Donc il est vrai.

— Non. Il est cohérent avec votre danger.

— Même chose.

Plus tard, quand on demanda à Alex d’où venait réellement l’Empire, il emmena les curieux au Musée des Origines, salle Fève du Premier Jour.

La petite amphore blanche dormait sous vitrine.

À côté, une étiquette disait :

TOUCHER POUR DOUTER.

— C’est vrai ? demanda quelqu’un.

Alex répondit :

— C’est cohérent.

Jul ajouta :

— Ce qui est déjà beaucoup trop.

Naturellement, les archivistes s’émurent.

Trop d’origines.

Trop de versions.

Trop de débuts qui refusaient de se laisser ranger.

Le Greffe des Rumeurs ouvrit une commission permanente pour l’Harmonisation des Genèses. À chaque séance, on déposait un nouveau récit sous cloche : parfois l’Empire naissait d’une toge, parfois d’un canapé, parfois d’un cosmos orange, parfois d’une couronne sucrée, parfois d’un objet de chantier qui avait mal tourné.

La commission vota l’adoption de toutes les versions.

Motif officiel :

Un pays sans ambiguïtés ne mérite pas de drapeau.

— Ce n’est pas contradictoire ? demanda un professeur.

— C’est fécond, répondit Alex. L’Histoire s’écrit à la fourchette. On plante, on tourne, on avale, et on recommence avec une autre part.

Jul nota dans son carnet :

Risque élevé de digestion mythologique.

Un soir, Alex et Jul revinrent devant la boulangerie.

La vitrine avait changé.

La tarte n’était plus là.

La couronne non plus.

La table tachée de café avait été nettoyée, ce qui représentait une perte d’archive considérable.

— Et si on perdait la preuve ? demanda Jul.

Alex sourit.

— On en cuira une autre.

— Ce n’est pas une preuve, alors.

— C’est mieux. C’est une preuve renouvelable.

— Vous fatiguez l’épistémologie.

— Elle avait besoin de sport.

Dans la vitrine, entre deux oranges, la petite amphore blanche sembla rire.

Un rire sec.

Brillant.

Le genre de bruit qu’on confond avec du sucre qui caramélise au bord d’une décision.

Au bas du ticket de caisse du monde, l’encre s’étira paisiblement :

Genèse n°13 enregistrée.

Support de preuve : miettes.

Mode d’emploi : mordre.

Jul relut la mention.

— Je peux au moins ajouter une réserve ?

— Bien sûr.

Il prit le tampon officiel et inscrivit en bas de page :

Genèse validée malgré incompatibilité avec les autres origines connues.

Fond de vérité non établi.

Valeur symbolique excessive.

Danger de sacre pâtissier : élevé.

Alex approuva.

— Parfait.

— Vous acceptez mes réserves ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’en Absurdie, une réserve bien formulée devient une annexe de l’Empire.

Jul referma le dossier.

— Je vous déteste administrativement.

— C’est une forme de fidélité.

Et c’est ainsi que l’Empire naquit encore une fois.