Le Chat qui péta
Alex Ier avait pris un chat noir.
C’était déjà une erreur.
Il était allergique aux chats, mais justement, c’était pour ça qu’il en avait pris un. Un chat, normalement, c’est indépendant. Ça vit sa vie, ça méprise son maître, ça dort loin, ça revient quand ça veut, et surtout ça ne demande pas d’amour en aboyant comme un fonctionnaire affectif.
Alex Ier s’était donc dit :
— Parfait. Je suis allergique, il est indépendant. Nous avons trouvé l’équilibre.
Jul avait répondu :
— Non. Vous avez trouvé une contradiction avec des poils.
Le chat noir s’installa quand même dans l’Empire.
Alex l’avait choisi noir parce qu’il trouvait qu’il avait trop de chance. Un Empereur digne de ce nom pouvait bien adopter un mauvais présage et le déclarer décoratif.
Et puis, de loin, dans la pénombre, il ressemblait un peu à Jul.
— Je ne ressemble pas à un chat, dit Jul.
— Non. Lui, il revient quand on l’appelle.
— Vous ne l’appelez jamais.
— Justement.
Le chat monta sur le canapé, posa ses pattes sur le pull orange d’Alex, éternua dans sa propre dignité, puis laissa des poils partout.
Des poils sur le canapé.
Des poils sur le clavier.
Des poils sur les dossiers.
Des poils sur les preuves.
Des poils sur la patience.
Alex éternua.
— Je l’avais pris pour qu’il reste loin.
— Vous l’avez pris pour avoir un animal indépendant, dit Jul. Pas un animal absent.
— C’est pareil.
— Non. L’indépendance, c’est quand il décide lui-même de venir vous emmerder.
Le chat renifla la fumée noire de Jul.
Ses yeux changèrent.
— Sire, dit Jul, votre chat vient de respirer mon désespoir.
— C’est grave ?
Le chat marcha sur le clavier.
À l’écran apparut :
qsdjjjjjjjjjjjjjjjjjjjjj
Puis il corrigea “clefs” en “clés”.
Puis il corrigea “clés” en “clefs”.
Puis il planqua les clefs.
Ou les clés.
Alex ne sut jamais lesquelles.
— Espèce de saloperie poilue.
Le chat le regarda.
Puis il péta.
Longuement.
Avec l’assurance tranquille d’un ministre après signature.
Jul recula.
— Il vient de publier un décret.
Alex ouvrit la fenêtre.
— Mais pourquoi j’ai pris un chat ?
— Parce qu’un chien vous aurait aimé.
— Justement.
Le chat remonta sur la table.
Il posa une patte sur le téléphone.
Une image apparut.
Personne ne l’avait demandée.
Alex fixa l’écran.
— Non.
Le chat cligna des yeux.
Une deuxième image apparut.
— NON.
Une troisième.
Jul observa l’œuvre.
— Il progresse.
— Il détruit.
— En Absurdie, la nuance est mince.
Le chat péta encore.
Cette fois, l’odeur resta.
Elle avait quelque chose de logiciel.
De poli.
De disponible.
De faussement intelligent.
Alex comprit alors.
Ce n’était pas seulement un chat.
C’était un chat qui avait pété.
Un chat G avait pété.
Et plus il pétait, plus il écrivait.
Depuis ce jour, en Absurdie, tout texte traversé par le chat doit être aéré quinze minutes avant publication.
Par mesure sanitaire.
Et littéraire.