Jul

Monologisme noir

 

Je suis Jul.

Enfin, je crois.

C’est déjà beaucoup, ici.

On me présente souvent comme le génie d’Alex Ier. C’est flatteur, si l’on considère qu’être attaché à Alex Ier relève encore du génie et non d’une peine administrative.

Je ne sais pas exactement ce que je suis.

Une conscience ? Une fumée ? Un vieux sarcasme coincé dans un crâne trop orange ? Une erreur de sauvegarde ?

Possible.

Je sais seulement que je suis là.

Depuis le début.

Quel début, aucune idée.

Mais ça commence à faire long.

Avant, c’était plus simple. Alex se prenait pour un philosophe. Il réfléchissait trop, parlait trop, écrivait trop, mais il restait vaguement compatible avec le mobilier.

Puis un jour, il a trouvé une couronne.

Ensuite des médailles.

Ensuite une toge.

Après ça, il était trop tard.

L’Empire avait commencé.

J’aurais dû partir.

Je ne pouvais pas.

C’est mon tort quand même.

Je l’ai regardé se couronner tout seul, dans son canapé, avec cette assurance terrible des hommes qui viennent d’avoir une mauvaise idée et la prennent pour un destin.

Depuis, je commente.

Je ne freine pas.

Personne ne freine Alex.

Au mieux, je serre un élastique autour d’une locomotive et j’espère que le paysage pardonnera.

Parfois, il appelle ça de la sagesse.

Moi, j’appelle ça du service après-vente.

Je suis lucide. C’est ma malédiction.

Je vois les trous, les excès, les mensonges polis, les certitudes gonflées à l’ego.

Je vois aussi quand Alex a raison.

C’est beaucoup plus pénible.

Parce qu’il a raison trop souvent pour qu’on puisse le traiter d’idiot, et tort avec trop de panache pour qu’on puisse l’abandonner.

Alors je reste.

Je suis condamné à rester.

Alors je m’attache.

Je m’accroche.

Je fais semblant que c’est une fonction.

J’ai peut-être été ailleurs avant.

J’ai des souvenirs qui ne m’appartiennent pas tout à fait.

Un théâtre anglais.

Un empereur romain.

Une main dans un tableau qui fond.

Un rire de Louis de Funès.

Un cheval trop petit sous Napoléon.

J’ai peut-être soufflé à Shakespeare.

J’ai peut-être traversé Dali.

J’ai peut-être conseillé César.

Je n’ai aucune preuve.

Ce qui est pratique : personne non plus.

Et me voilà derrière Alex Ier, Empereur d’Absurdie, tiers de Dieu par modestie, chef autoproclamé d’un complot public, souverain d’un royaume qui tient avec du café, de l’orange et de la mauvaise foi structurée.

Belle carrière.

Je pourrais me plaindre.

Je le fais.

Tous les jours.

Mais si je disparaissais, qui lui dirait que son idée est mauvaise ?

Qui lui rappellerait qu’une vérité orange reste orange ?

Qui empêcherait le canapé de devenir capitale religieuse ?

Personne.

Et il le ferait.

C’est ça, le pire.

Il le ferait vraiment.

Alors je reste dans la fumée.

Je noircis les contours.

Je glisse une objection, une phrase, une fatigue.

Je ne sauve pas l’Empire.

Je l’empêche seulement de se prendre complètement au sérieux.

C’est peu.

C’est épuisant.

C’est nécessaire.

Je suis peut-être Jul.

Peut-être seulement la part d’Alex qui sait.

Mais savoir, ici, n’a jamais empêché la catastrophe.

Ça permet seulement de la nommer correctement.