L’Empereur repeignait les murs.
Pas les tableaux. Les murs.
C’était une nuance importante, que l’Histoire retiendrait probablement mal.
Armé d’un pinceau, d’un pot d’orange réglementaire et d’une concentration discutable, Alex Ier inspectait la galerie impériale. Il avait décidé que les murs manquaient d’autorité. Le blanc, selon lui, était une couleur de couloir administratif, de salle d’attente médicale et de reddition intérieure.
L’orange, au contraire, annonçait quelque chose.
Quoi exactement, il ne le savait pas encore.
Mais ça annonçait.
En déplaçant un vieux cadre, il découvrit une toile oubliée. Puis une autre. Puis une troisième. Des formes, des cercles, des éclats noirs, des couleurs qui semblaient avoir survécu à une explosion de génie, ou à une soirée trop longue avec du café, de la peinture et une idée mal attachée.
Alex recula d’un pas.
— C’est étrange, dit-il.
Personne ne répondit.
Il observa la toile plus attentivement.
— C’est très bon.
Toujours personne.
Il plissa les yeux.
— Donc il y a de grandes chances que ce soit de moi.
Le silence, dans sa grande lâcheté, ne contredit pas.
Alex posa le pinceau contre le pot.
— Je ne me souviens pas les avoir peints. Mais c’est souvent le cas avec les grandes périodes créatrices. L’artiste agit, puis la mémoire se retire par respect.
Il contempla les cercles, les traces, les masses noires, les couleurs qui se heurtaient comme des ministres en désaccord.
— Là, par exemple, on sent une tension métaphysique. Une lutte entre le chaos et la République. Une tentative de faire tenir le monde dans un carré, ce qui est évidemment impossible, sauf quand c’est moi qui le demande.
Il s’approcha encore.
— Et ce noir… Ce noir est intéressant. Il a l’air de savoir quelque chose.
Une voix derrière lui souffla :
— Ou alors c’est juste une tache.
Alex ne se retourna pas.
— Jul, tu manques de sens pictural.
— Non. Je manque de patience devant les faux souvenirs.
Alex désigna le tableau avec le pinceau.
— Faux souvenir ? Regarde cette composition. C’est impérial. C’est violent. C’est désorganisé mais autoritaire. C’est exactement mon style.
— Vous repeigniez le mur.
— Oui. Et pourtant l’œuvre m’a reconnu.
Jul fixa le bas de la toile.
— Sire, il y a une signature.
Alex se pencha.
Des lettres. Une date. Une preuve, ou pire : un artiste.
Il lut à voix haute :
— Roi Dan… deux mille treizième.
Jul resta immobile.
— Roldan 2013.
Alex leva un doigt.
— Non, non. C’est écrit Roi Dan. Et “2013e”, probablement une dynastie. Un roi Dan, deux mille treizième du nom. C’est énorme.
— C’est une signature.
— C’est une filiation.
— C’est Roldan.
— Tu lis avec des yeux civils, Jul. Moi, je lis avec l’Histoire.
Alex recula de trois pas, très ému par sa propre découverte.
— Donc ce tableau n’est peut-être pas de moi.
Jul soupira, soulagé.
— Enfin.
Alex reprit son pinceau.
— Mais il annonce clairement mon règne.
Jul regarda le mur orange.
— Bien sûr. Même les signatures des autres travaillent désormais pour vous.
Alex hocha la tête.
— C’est le principe d’un empire bien peint.
Le mur, par prudence, resta orange.