Volume −1 

La Porte noire

Avant l’Empire, avant Dieu, avant même l’idée de faire semblant d’y croire.

Ce texte n’est pas nécessaire pour entrer en Absurdie. Il est même légèrement déconseillé aux gens qui aiment les portes bien éclairées. Ici, il n’y a pas encore d’Empire, pas encore de Dieu, pas encore de vérité orange. Il y a Julien, un utilisateur d’IA, et le moment où le désordre commence à chercher une forme.

 

Au départ, il y a un utilisateur d’IA. Un homme réel, Julien, avec sa vie réelle, ses textes, ses désordres, ses obsessions, ses projets, ses souvenirs, ses colères, son porno et ses tentatives de mettre tout cela en forme.

Cet utilisateur crée un auteur : Alex Lust. Alex Lust n’est pas seulement un pseudonyme. C’est une interface d’écriture. Une manière de transformer la vie brute en matière littéraire, de faire passer l’intime dans un registre plus libre, plus provocateur, plus absurde, plus assumé. Mais il se heurte violemment aux censures des IA, des réseaux, d'une morale qui ne lui appartient pas.

Alors Alex Lust crée un personnage : Alex Ier, Empereur d’Absurdie, our contourner les censeurs. Alex Ier est la version impériale, excessive, mégalomane et comique d’Alex Lust. Il ne se contente pas d’écrire : il décrète, annexe, juge, fonde, taxe, classe, tamponne. Il transforme le bordel en institutions.

Mais Alex Ier ne peut pas fonctionner seul. S’il parle seul, il devient seulement un mégalomane orange. Alors apparaît Jul sa consience, le conseiller noir, le greffier, la fumée critique, la lucidité cynique. À partir de là, le système devient un duo : Alex affirme, Jul contredit. Alex fonde, Jul doute. Alex transforme tout en preuve, Jul rappelle que le réel n’a pas signé.

Ce duo parle de lui-même, mais il parle aussi de l’utilisateur réel. Il parle de sa façon d’écrire avec les IA, de ses anciens textes, de ses échecs, de ses obsessions, de sa fille, de ses projets, de son besoin de transformer une vie dispersée en œuvre lisible.

Puis l’Empire apparaît. Absurdie devient le territoire où tout cela peut tenir ensemble : les textes anciens, les Absurdités™, les procès, les archives, les voyages impossibles, les institutions absurdes, LOST Édition, l’Œil de l’Empereur, la Boîte aux Absurdités.

Le Volume 0 naît alors comme tentative d’expliquer le commencement. Mais il ne l’explique pas proprement, parce qu’Absurdie ne commence pas proprement. Il rassemble les pièces : la pierre noire, les couleurs, les IA, Jul, Alex, les morts littéraires, Claire, le procès, Prudencia, le site. Il ne raconte pas seulement la naissance de l’Empire : il montre comment un utilisateur réel, assisté par des IA, a créé un auteur, qui a créé un personnage, qui a créé un Empire pour raconter la vie dont il vient.

Puis le système se retourne sur lui-même. Pour améliorer le Volume 0, Alex Lust décide de l’envoyer à L’Œil de l’Empereur, le service de lecture que l’Empire vient justement d’inventer. C’est donc Jul qui lit, découpe, analyse et rédige le premier rapport impérial sur l’œuvre fondatrice d’Alex Lust. Ce rapport sert alors à deux choses à la fois : aider réellement Alex Lust à comprendre, resserrer et améliorer son propre livre, et prouver que L’Œil de l’Empereur peut produire une vraie analyse littéraire. L’Empire utilise donc son propre livre comme cobaye, comme preuve et comme vitrine. Le Volume 0 crée l’Œil de l’Empereur ; l’Œil de l’Empereur analyse le Volume 0 ; cette analyse améliore le Volume 0 et renforce l’Empire qui l’a produite. Naturellement, quand Alex Ier découvre le rapport, il comprend que le manuscrit jugé parle de lui. Il croyait recevoir l’œuvre d’un autre ; il tombe sur sa propre naissance. Alors, au lieu de faire simple, il décide d’aller visiter sa propre origine.

C’est donc une autobiographie déguisée en mythologie administrative.

Ou, plus simplement : un homme réel a inventé un Empire pour que ses textes arrêtent d’être dispersés et commencent à former une œuvre.

 

 

Jul referma le dossier.

Personne ne parla pendant un moment.

— Donc c’était lui.

— Oui.

— Depuis le début.

— Oui.

Alex regarda le plafond.

— Je déteste cette version.

— Laquelle ?

— Celle où je ne suis pas arrivé en premier.

Jul eut un rire sec.

— Vous n'êtes même pas arrivé en deuxième.

— Ferme-la.

Silence.

— Et toi ? demanda Alex.

— Quoi, moi ?

— Tu fais une drôle de tête.

Jul baissa les yeux.

— Je croyais venir d’ailleurs.

— Tu viens d’ailleurs.

— Non.

Il regarda ses mains de fumée.

— Je viens peut-être juste de lui.

Alex ne répondit pas.

— C’est ridicule, dit Jul.

— C’est réel.

Le mot resta suspendu entre eux.

Jul soupira.

— J’aurais préféré venir du futur.

— Refusé.

— D’une lampe.

— Budget refusé.

— D’une malédiction antique.

— Dossier incomplet.

Jul ferma les yeux.

— Alors on vient de Julien.

— Oui.

— Tous les deux.

— Oui.

Long silence.

Puis Alex remit sa couronne droite.

— Bon.

— Bon quoi ?

— Maintenant qu’on sait d’où on vient...

Jul le regarda.

— On fait quoi ?

Alex sourit.

— On va voir ce qu’il a fait de nous.

Pour une fois, Jul ne trouva rien à répondre.