La Guerre des Détroits

 

Ormuz — L’Ambassade flottante

 

Alex Ier ne voulait pas faire de géopolitique.

Il voulait boire un café sur le pont de son Ambassade flottante, yacht imaginaire d’Absurdie, sans pavillon reconnu mais avec minibar diplomatique, fanion orange et cendrier constitutionnel.

La mer était plate.

Le ciel était trop grand.

Et le détroit d’Ormuz ne bougeait pas.

Autour de lui, des pétroliers attendaient, énormes, immobiles, alignés comme des baleines administratives. Plus loin, des cargos, des escorteurs, des radars, des assurances en sueur et des États qui faisaient semblant de tenir la barre.

Alex regarda la carte.

Puis la mer.

Puis la carte.

— Jul.

La fumée noire apparut derrière lui.

— Non.

— Tu ne sais même pas ce que je vais dire.

— Justement.

Alex désigna l’horizon.

— Pourquoi on n’avance pas ?

Jul regarda le détroit.

— Parce que le monde a mis sa gorge dans une serrure.

— Je reformule. Pourquoi mon Ambassade flottante est-elle coincée ?

— Parce que votre yacht imaginaire se trouve dans un endroit réel.

Le téléphone vibra. Alertes. Guerre. Iran. États-Unis. Israël. Ormuz. Pétrole. Bases. Riposte. Escorte navale. Assurance maritime. Menaces. Négociations. Menaces pendant les négociations.

Alex lut tout.

Très vite.

Donc mal.

Puis il posa le téléphone.

— J’ai compris.

Jul ferma les yeux.

— Voilà.

— Trump a foutu le bordel.

— Analyse courte.

— Il a tapé dans une porte et maintenant il explique qu’il faut la rouvrir.

Jul hésita.

Une seconde de trop.

Alex le vit.

— Tu es d’accord.

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu n’as pas dit non.

— C’est différent.

— En Absurdie, c’est une validation.

Jul regarda les pétroliers bloqués.

— Disons que fermer un détroit après avoir allumé la région n’est pas exactement une œuvre de dentelle.

— Voilà.

— Mais ne vous emballez pas.

— Trop tard.

Alex monta sur une caisse de secours qui n’avait jamais secouru personne.

Peignoir orange au vent, lunettes noires, médailles en plastique sur la poitrine.

— Ormuz n’est pas un passage. C’est une gorge. Celui qui tient la gorge n’a pas besoin de tuer le monde. Il serre un peu.

Jul soupira.

— C’est agaçant.

— Quoi ?

— Quand vous dites une phrase presque juste.

Une radio cracha des mots anglais, persans, militaires, nerveux. Un pétrolier demanda une autorisation. Un autre attendait une escorte. Un troisième ne savait plus s’il était un navire, un risque ou une ligne dans un tableau Excel.

Alex observa tout avec l’air d’un homme nommé professeur par immobilisation forcée.

— Les mollahs n’ont pas fermé la mer. Ils l’ont mise derrière un guichet.

Jul ne répondit pas.

Mauvais signe.

Alex continua.

— Un détroit, c’est petit. Mais tout le monde passe dedans. Donc ce n’est pas petit. C’est immense par étranglement.

— Vous venez d’inventer la géographie anxieuse.

— Je viens de comprendre le monde.

— C’est pire.

Alex reprit le téléphone. Les cartes défilaient. Ormuz. Bab el-Mandeb. Suez. Malacca. Taïwan. Panama. Des traits bleus, des flèches rouges, des zones grises, des analystes qui parlaient vite.

— C’est la guerre des détroits.

Jul le fixa.

— Doucement.

— Non. Avant, les empires prenaient des terres. Maintenant, ils tiennent les passages.

— C’est moins faux que prévu.

— Merci.

— Ce n’était pas un compliment.

Un cargo passa au loin, escorté par une frégate. On aurait dit un enfant riche accompagné par un vigile triste.

Alex pointa le navire.

— La liberté de navigation sous surveillance armée. Magnifique contradiction.

— La liberté a souvent besoin de fusils quand elle traverse les intérêts des autres.

— Donc ce n’est plus une liberté.

— C’est une liberté assurée tous risques.

Alex réfléchit.

— Et l’assureur devient prophète.

Jul grogna.

— Arrêtez d’avoir raison par accident.

L’Ambassade flottante ne bougeait toujours pas.

Alex descendit de sa caisse.

— Si j’avais des porte-avions, je réglerais le problème.

Jul ne rit même pas.

— Vous n’avez pas de porte-avions.

— Pas encore.

— Vous avez un yacht imaginaire.

— Ambassade flottante.

— Vous êtes au niveau plaisancier diplomatique. Pas impérial nucléaire.

Alex leva le doigt.

— Les Voy-Agirs sont des rêves. Des vrais-faux rêves. Des passages. Donc si je rêve plus fort, je peux avoir une marine.

— Techniquement, oui.

— Ah.

— Mais il faudra rêver beaucoup plus mégalo.

— Je peux.

— Je sais. C’est le problème.

Alex regarda l’horizon.

— Des porte-avions orange.

Jul blêmit en fumée.

— Non.

— Une flotte orange.

— Militairement, c’est une catastrophe.

— Pourquoi ?

— Un porte-avions orange au milieu d’Ormuz, ce n’est pas une flotte. C’est une cible pédagogique.

Alex se vexa.

— C’est une présence assumée.

— C’est une bouée de sauvetage avec des avions dessus.

— Une armée orange ne se camoufle pas. Elle s’annonce.

— C’est pour ça qu’elle ne gagne pas les guerres.

— Elle les prévient.

Jul resta silencieux.

Alex sourit.

— Tu vois.

— Je vois surtout un homme sans marine expliquer la dissuasion chromatique.

— J’ai des médailles.

— En plastique.

Alex posa la main sur sa poitrine.

— Guerre des Mimes, 1998.

Jul se figea.

— Je ne veux pas savoir.

— Tu sais très bien.

— Justement.

— Banc de méduses, S’Agaró. Retrait stratégique sous pression ennemie.

— Vous êtes sorti de l’eau.

— La plage fut sauvée.

— Elles flottaient.

— Comme toutes les flottes.

Jul ouvrit la bouche.

La referma.

Alex fit tinter ses médailles.

— Et l’aviation ?

— Pitié.

— Défense aérienne du Cerisier, 2048.

Jul s’arrêta.

— 2048 ?

— Oui.

— Ce n’est pas encore arrivé.

— À toi peut-être.

— Sire.

— Tu n’as pas le droit de nier un futur classifié.

Jul regarda Ormuz.

— Je n’ai surtout pas envie de vivre assez longtemps pour vérifier.

Alex revint à la carte.

— Taïwan.

Jul se raidit.

— Non.

— Si.

— Ne comparez pas Taïwan avec votre jardin.

— Je n’allais pas faire ça.

— Vous alliez le faire.

— Je pensais à la Corse.

Jul se figea.

— C’est pire.

Alex agrandit la carte.

— Si moi je mets mes porte-avions entre la France et la Corse pour défendre la Corse contre la France, tout le monde va dire que j’abuse.

— Vous n’avez toujours pas de porte-avions.

— En théorie.

— En théorie, vous êtes un danger public.

— Mais avoue que l’exemple marche un peu.

Jul voulut dire non.

Il aurait aimé.

— La Corse n’est pas Taïwan.

— Non, mais c’est une île.

— La Chine n’est pas la France.

— Non, mais c’est un État qui veut une île.

— Taïwan a son gouvernement, son armée, son industrie stratégique, son histoire politique, son statut international impossible.

— La Corse a des sangliers, des indépendantistes et du fromage.

— Sire.

— Je simplifie.

— Vous massacrez.

— Pour comprendre, il faut parfois massacrer.

— C’est la devise des mauvais empires.

Alex plissa les yeux.

— Donc il faudrait créer plus de détroits.

Jul le regarda.

— Pardon ?

— S’il y avait plus de détroits, personne ne pourrait tous les bloquer.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’un détroit n’est pas un rond-point. Vous ne le construisez pas entre deux réunions.

— Panama.

— Canal.

— Suez.

— Canal.

— Donc on peut.

— À coups de décennies, d’empires, d’ingénieurs, de morts, d’argent et de catastrophes écologiques. Pas avec un décret en peignoir.

Alex réfléchit.

— Donc on ne peut pas fluidifier le monde par arrêté impérial ?

— Non.

Silence.

Alex descendit de sa caisse.

— Très bien.

Jul le fixa, surpris.

— Vous admettez, Sire ?

— J’adapte.

— C’est pire.

Alex regarda les navires.

— Alors les Chinois regardent Taïwan comme une porte ouverte qu’ils considèrent chez eux. Les Américains regardent Taïwan comme une porte qu’ils veulent empêcher les Chinois de fermer. Les Taïwanais vivent dans la maison.

Jul resta immobile.

Alex tourna la tête.

— Encore une phrase presque juste ?

— Malheureusement.

— Ça doit te faire mal.

— Beaucoup.

La radio cracha encore.

Des bâtiments militaires bougeaient quelque part. Des journalistes parlaient de liberté de navigation. Des gouvernements parlaient de retenue. Les marchés parlaient plus fort que tout le monde.

Alex se rassit.

— Et l’Europe ?

Jul ricana.

— Elle attend le SMS de son ex-protecteur.

— Les Américains ne l’aiment plus ?

— Ils l’aiment sous conditions.

— Donc ce n’est plus une alliance.

— C’est un abonnement.

Alex hocha la tête.

— Avant, les alliés partageaient des morts. Maintenant ils partagent des factures.

Jul le regarda.

— Vous êtes en forme.

— Je suis bloqué. Quand je suis bloqué, je pense.

— C’est précisément pour ça qu’il faut fluidifier la circulation maritime.

Alex ignora.

— L’OTAN, c’est devenu une salle de sport. Tu paies, tu promets de revenir, et le coach américain te crie dessus même quand il ne vient plus.

— Image bancale.

— Mais compréhensible.

— Hélas.

Alex regarda Ormuz.

— Et pendant ce temps, tout se resserre.

— Oui.

— L’Iran bloque.

— Oui.

— La Chine encercle.

— Elle presse.

— La Russie pousse.

— Elle pousse.

— Les assureurs augmentent.

— Toujours.

— Les détroits deviennent des caisses.

Jul baissa la voix.

— Là, oui.

Alex sourit.

— Tu connais le futur.

— Non.

— Tu le sais peut-être.

— Peut-être.

— Mais tu n’as pas le droit de le dire.

— Je n’ai surtout pas envie de vous entendre croire que vous l’avez prédit.

— Je viens de le prédire.

— Voilà.

Alex se leva.

Le vent gonfla son peignoir orange avec une dignité douteuse.

— Décret impérial.

— Nous sommes bloqués.

— Les meilleurs décrets naissent dans l’impuissance.

Jul attendit.

Alex déclara :

— La guerre moderne ne commencera pas toujours par une invasion. Elle commencera par un passage qui ralentit. Un détroit qui tousse. Un canal qui s’étrangle. Une île qui clignote sur les radars. Un assureur qui augmente. Un allié qui relit les petites lignes. Un président qui confond diplomatie et poignée de porte.

Jul souffla.

— Ce n’est pas un décret. C’est une mauvaise prophétie.

— Les prophéties sont souvent mauvaises avant de devenir historiques.

— Non. Elles sont souvent mauvaises tout court.

Alex pointa Ormuz.

— Celui qui tient la mer n’a pas besoin de conquérir la terre. Il choisit qui passe.

Jul répondit plus bas :

— Et celui qui choisit qui passe finit toujours par croire qu’il possède le monde.

L’Ambassade flottante grinça.

Ou peut-être Alex l’imagina.

Un marin invisible annonça qu’on attendait toujours.

Alex demanda :

— On est bloqués combien de temps ?

Jul regarda les pétroliers immobiles, les frégates nerveuses, les écrans rouges, le détroit trop étroit pour porter autant d’orgueil humain.

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De ceux qui prétendent rouvrir le monde après l’avoir coincé.

Alex resta silencieux.

Puis il regarda son café.

Froid.

— Donc je fais quoi ?

Jul haussa les épaules.

— Ce que vous faites toujours.

— Je règne ?

— Vous parlez.

Alex sourit.

Il reprit son téléphone, ouvrit une note, et écrivit :

La Guerre des Détroits.

Au loin, un pétrolier ne bougea pas d’un mètre.

C’était peut-être le début d’une crise mondiale.

Ou juste un embouteillage avec des drapeaux.