S’Agaró

Résidence d’été de l’Empire

 

Alex Ier se tenait sur le sable comme un homme qui venait d’acheter la Méditerranée avec une serviette.

Torse nu, lunettes noires, short de bain, pull orange absent pour raison climatique mais moralement présent, il regardait la baie de S’Agaró avec l’air grave d’un propriétaire qui n’avait aucun titre de propriété.

Claire avait déjà les pieds pleins de sable.

Elle connaissait ce regard.

C’était celui de son père quand il allait expliquer à un lieu qu’il lui appartenait.

Jul apparut dans la lumière, noir comme une mauvaise pensée sous parasol.

— Sire, dit-il, ne faites pas ça.

— Faire quoi ?

— Annexer une plage.

— Je n’annexe pas une plage. Je reconnais une dépendance historique de l’Empire.

— Vous êtes arrivé hier.

— Ma famille vient ici depuis soixante-dix ans.

— Ce n’est pas un traité.

— C’est mieux. C’est une habitude.

Claire leva les yeux.

— Papa, c’est juste S’Agaró.

Alex sourit.

— Justement. C’est toujours “juste” quelque chose avant que l’Empire arrive.

Il étendit la main vers la baie.

— Voici la résidence d’été du Royaume. Capitale provisoire. Palais sans murs. Salle du trône humide. Ministère du sable.

Jul soupira.

— La mer va mal prendre sa nomination.

— La mer sait reconnaître l’autorité.

Une vague monta jusqu’aux pieds d’Alex.

Puis repartit aussitôt.

— Tu vois ? Elle s’incline.

— Elle se retire, corrigea Jul.

— Exactement. Respect protocolaire.

Claire eut un petit sourire. Le procès du réel venait de commencer.

La généalogie salée

Alex marcha lentement le long de l’eau, comme s’il déroulait une archive invisible.

— Ton arrière-grand-père est arrivé ici un été, dit-il à Claire. Short trop court, regard de bâtisseur, certitude absolue qu’une plage se conquiert par l’ordre des serviettes. Il a planté le premier parasol familial comme on plante un drapeau.

— Et ensuite ? demanda Claire.

— La mer lui a volé ses lunettes.

Jul hocha la tête.

— Voilà. Preuve incontestable de souveraineté.

— Offrande, dit Alex. Pas vol.

Il pointa les rochers.

— Ton grand-père, lui, a proclamé la paella plat officiel après un plongeon raté depuis un pédalo. Depuis, nous respectons la paella, les pédalos, et la dignité approximative des hommes qui confondent équilibre et destin.

Claire rit.

Alex continua, solennel :

— Nous avons des reliques. Une bouée percée. Une photo floue de boîte de nuit. Une bouteille d’absinthe vide. Une frite de piscine rouge, peut-être verte selon les versions.

— Selon les versions ? demanda Jul.

— Les archives balnéaires sont sensibles à l’humidité.

— Donc fausses.

— Donc vivantes.

Alex ramassa un coquillage, le tourna dans sa main.

— Les objets racontent mieux que les livres. Les livres veulent avoir raison. Une bouée percée, elle, sait qu’elle a échoué.

Jul le regarda.

— C’est presque beau.

— C’est normal. Je parle de ma famille.

La baie comme palais

La baie s’ouvrait devant eux, calme et parfaitement indifférente à sa promotion impériale.

Alex désigna les falaises.

— Remparts.

Les parasols.

— Tours de guet.

Les hôtels.

— Ambassades verticales.

La paillote.

— Ministère des Cocktails.

Jul grimaça.

— Vous venez de transformer une terrasse en institution.

— C’est le principe d’un royaume.

— Non. C’est le principe d’un homme qui a soif.

Alex ignora.

— Ici, la sangria relève du protocole. Le mojito de l’inspiration. La bière sans alcool des repentirs tièdes.

Claire regarda la piscine de l’hôtel.

— Et ça ?

Alex se redressa.

— Salle du trône.

— C’est une piscine.

— Une salle du trône chlorée.

— Tu sièges où ?

— Sur un matelas gonflable.

Jul nota :

Régime politique instable. Dépend de la pression d’air.

Une méduse apparut plus loin, molle et transparente.

Alex la montra du doigt.

— Notaire.

— Pardon ? dit Claire.

— Les méduses tamponnent les mollets en violet. Sans tampon, pas de baignade authentifiée.

Jul ferma les yeux.

— Le droit maritime vient de mourir.

— Il devait bien finir par se baigner.

Langue officielle

Au coucher du soleil, Alex annonça qu’un royaume sérieux devait avoir une langue.

Claire soupira.

— Non.

— Si. Une langue parlée seulement par nous, les crabes et les touristes accidentellement initiés.

Jul se méfia.

— Ça commence mal.

Alex prit un ton de prêtre idiot :

— Bloufatar.

— Quoi ? demanda Claire.

— Demande urgente de glace.

— C’est utile, admit-elle.

— Sandrigo.

— Petit parasol d’appoint ?

Alex la regarda, fier.

— Tu es née pour régner.

Jul murmura :

— Elle a surtout compris que vous inventiez des mots au hasard avec un accent de pédalo.

Alex poursuivit :

— Piscinato : cérémonie du trône flottant.

— Parasolier : officier de répartition.

— Mousse-royale : unité de mesure de l’écume.

Claire répéta quelques mots en se moquant.

Alex sourit.

Une langue venait de naître.

Elle ne servirait à rien.

Donc elle était prête.

La mémoire contre le tourisme

Puis le ton changea.

Pas beaucoup.

Juste assez pour que la mer fasse moins décor.

Alex marcha vers les rochers. Sa voix perdit un peu de théâtre.

— Tu sais, Claire, nos ancêtres ne sont pas sortis d’un album de vacances. Ils ont porté des pierres, vissé des rails, monté des murs, planté des fondations. Ils ont travaillé avec les mains, le dos, la fatigue. Ils ne parlaient pas de patrimoine. Ils le fabriquaient.

Jul ne dit rien.

C’était rare.

Alex continua :

— Nous, on revient ici avec des glaces, des serviettes, des photos floues. On transforme les hontes familiales en reliques, les objets cassés en blasons, les étés ordinaires en mythologie.

Il montra le sable.

— Un château de sable, c’est ridicule. Mais c’est peut-être ce qu’il reste quand les vraies maisons ont déjà été bâties.

Claire écoutait.

Elle ne répondait pas.

C’était sa façon de ne pas se moquer.

— Un oncle a pris la mer dans un canot percé pour gagner un concours de bouées, reprit Alex. Il est revenu trempé, furieux, triomphant. Dans une famille normale, c’est une anecdote honteuse. Chez nous, c’est un rite fondateur.

Jul murmura :

— Là, je peux difficilement contredire.

Alex sortit de sa poche un vieux papier plié.

— Et puis il y a les lettres. Celles qu’on retrouve dans les livres. Des noms de gens morts. Des ordres domestiques. Des phrases sèches. Des traces d’Aragon, de fatigue, d’avant nous.

Claire regarda la lettre sans la prendre.

— Tu mélanges tout, papa.

— Oui.

— Les morts, les bouées, les plages, les glaces.

— Oui.

— Pourquoi ?

Alex regarda la baie.

— Pour que ça tienne ensemble.

Jul baissa les yeux.

Cette fois, il ne corrigea pas.

Capitale provisoire

Le dernier jour, Alex organisa une cérémonie.

Évidemment.

Il tendit à Claire une glace à moitié fondue.

— Sceptre.

Elle la prit.

— Elle coule.

— Tout pouvoir coule.

Il lui passa une bouée licorne autour des épaules.

— Couronne.

— Papa.

— Héritière de S’Agaró. Princesse provisoire. Gardienne des parasols, des méduses notariales et du Piscinato.

Claire rougit un peu.

Pas trop.

Juste assez pour que l’Empire comprenne qu’il n’avait pas totalement perdu.

Des touristes passèrent.

Une mouette cria.

Une vague vint éclabousser les pieds d’Alex au bon moment.

— Tu vois ? dit-il.

Jul répondit :

— Coïncidence.

— Hommage.

— Eau.

— Protocole liquide.

Alex regarda une dernière fois la baie.

— Sans nous, S’Agaró reste une station balnéaire.

Jul hocha la tête.

— Oui.

— Avec nous, elle devient capitale.

— Temporairement.

— Tout empire sérieux commence temporairement.

Claire lécha sa glace.

— Et si on ne revient pas ?

Alex resta silencieux une seconde.

Puis il sourit.

— Alors la capitale dort. Elle ne disparaît pas. Elle attend qu’un membre de la famille revienne avec une serviette, une mauvaise idée et assez d’orgueil pour rouvrir les frontières.

Jul nota :

S’Agaró : territoire annexé par mémoire familiale, sable humide et mauvaise foi héréditaire.

Alex ajouta au bas du décret :

«Pas besoin de château.

Pas besoin de titre officiel.

Une baie, un parasol, une enfant qui se souvient à moitié.

Le reste, c’est du folklore administratif.»

Claire rangea la bouée.

Alex rangea la lettre.

La mer, elle, ne rangea rien.

Elle continua seulement de revenir.

Comme les familles.

Comme les étés.

Comme les empires qui prétendent plaisanter pour ne pas avouer qu’ils ont peur d’oublier.