Extension du domaine de l’Absurdie

 

Auteur fictif : Michel Houellebecq

Date fictive : 2026

Rayon : Actualités™ — Décomposition contemporaine

 

Extension du domaine de l’Absurdie est un roman bref et sec sur la fatigue moderne. Le narrateur, cadre technique dans une entreprise de services numériques, traverse une France périphérique faite d’hôtels standardisés, de réunions inutiles, de repas pris seul et de relations humaines progressivement remplacées par des procédures.

Le récit suit quelques semaines de sa vie : déplacements professionnels, conversations plates, désir en berne, observation froide de collègues qui continuent à fonctionner sans vraiment vivre. Aucune catastrophe n’arrive. C’est plutôt l’usure lente d’un monde où tout reste disponible, mais où presque rien ne semble encore désirable.

L’intérêt de l’œuvre tient à cette lucidité morne : le roman ne cherche pas le spectaculaire. Il décrit une époque qui ne s’effondre pas dans le bruit, mais dans la répétition, l’isolement, la consommation et l’impossibilité croissante de croire à une sortie.

 

Extension du domaine de l’Absurdie

Alex et Jul arrivèrent sur un parking de zone commerciale.

Il pleuvait.

Pas vraiment. Une pluie administrative. Fine, régulière, sans ambition.

Devant eux, un hôtel trois étoiles faisait semblant d’en avoir deux de plus. À gauche, un restaurant de chaîne diffusait une lumière tiède. À droite, un supermarché annonçait une promotion sur les yaourts nature par lots de seize.

Alex regarda autour de lui.

— C’est donc ça, la France contemporaine ?

Jul observa le rond-point.

— Non. Ça, c’est quand elle fait un effort.

Un homme sortit de l’hôtel. Cinquante ans peut-être. Manteau banal. Cheveux fatigués. Sac plastique. Il marcha vers le distributeur automatique installé près de l’entrée, acheta un café, le contempla comme une preuve insuffisante.

Alex se redressa.

— Citoyen.

L’homme tourna la tête.

— Non.

— Pardon ?

— Je ne suis pas citoyen. Je suis client.

Jul murmura :

— On est bien tombés.

L’homme but une gorgée.

— Le café est mauvais.

— Pourquoi l’avoir pris ? demanda Alex.

— Il était disponible.

Jul hocha la tête.

— Diagnostic solide.

Ils le suivirent sans vraiment décider de le suivre. Dans ce roman, les choses arrivaient parce qu’elles étaient déjà là.

L’homme s’appelait Martin Delorme. Cadre technique dans une entreprise de services numériques. Il passait trois jours par semaine dans des villes moyennes pour expliquer à des gens légèrement plus tristes que lui comment dématérialiser des procédures que personne ne comprenait déjà sur papier.

— Vous êtes le héros ? demanda Alex.

— Non.

— Le narrateur ?

— Par défaut.

— Vous avez une quête ?

Martin regarda le parking.

— Je dois être à Niort jeudi.

Jul se frotta les yeux.

— C’est presque pareil.

Ils entrèrent dans le restaurant de chaîne. La salle était propre, éclairée, vaguement américaine, sans aucune menace directe. Des familles mangeaient en silence. Des couples consultaient leur téléphone. Une serveuse demanda si tout se passait bien avant que quelque chose ait eu le temps de se passer.

Martin commanda une entrecôte trop cuite. Alex prit une carte des desserts.

— Pourquoi tout le monde a l’air mort ?

— Parce que personne ne l’est encore, répondit Martin.

Jul regarda Alex.

— Vous vouliez du contemporain. Voilà.

Alex pointa la salle.

— Mais où est l’intrigue ?

— Il n’y en a pas vraiment, dit une voix derrière eux.

Michel Houellebecq était assis dans un box, seul, devant une assiette de frites froides.

Il n’avait pas surgi. Il était simplement là, ce qui était plus inquiétant.

Alex le reconnut immédiatement.

— Ah.

Jul soupira.

— Évidemment.

Houellebecq leva les yeux.

— Vous êtes bruyants.

— Nous sommes impériaux.

— C’est souvent la même chose.

Alex s’assit en face de lui sans demander.

Jul resta debout, par prudence métaphysique.

— Michel, dit Alex, nous sommes entrés dans votre roman.

— Possible.

— Pourquoi ?

— C’est rarement une bonne question.

Martin s’assit aussi. Personne ne lui demanda son avis. Il avait l’habitude.

Alex ouvrit solennellement une serviette en papier.

— Nous allons décomposer l’œuvre.

— Elle est déjà assez décomposée, dit Houellebecq.

Jul se pencha.

— Justement. Commençons par le narrateur. Pourquoi Martin est-il aussi vide ?

Martin haussa les épaules.

— Je travaille.

— Ce n’est pas une réponse.

— Dans ce monde, si.

Houellebecq prit une frite.

— Le vide n’est pas un accident. Il est organisé. Les gens ont un emploi du temps, un abonnement, une mutuelle, un mot de passe. Il ne reste pas beaucoup de place pour le reste.

Alex nota sur la serviette :

VIDE ORGANISÉ.

— Très bon concept. Je l’annexe.

— Non, dit Jul.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est déjà partout.

Alex raya à moitié.

— Semi-annexion.

La serveuse revint.

— Tout se passe bien ?

Houellebecq regarda son assiette.

— Non.

Elle sourit.

— Parfait.

Elle repartit.

Jul désigna Martin.

— Et le désir ?

Martin fixa son verre d’eau.

— Il existe encore. Techniquement.

— Techniquement ?

— Comme certaines notices de garantie. On les garde, mais on ne sait plus où.

Alex se tourna vers Houellebecq.

— Pourquoi le sexe est toujours triste chez vous ?

Houellebecq parut réfléchir, ou attendre que la fatigue finisse la phrase à sa place.

— Parce qu’il a survécu au désir.

Jul resta silencieux.

Alex aussi.

C’était rare.

Puis Alex écrivit :

SEXE : survivant non décoré.

— Vous voyez, dit-il, vous êtes déjà absurdien.

— Non.

— Si.

— Je décris.

— Décrire, c’est annexer sans drapeau.

Jul intervint :

— Sire, ne confondez pas un écrivain avec un géomètre colonial.

— Je ne confonds pas. Je recrute.

Houellebecq regarda la baie vitrée. Sur le parking, un homme rangeait des packs d’eau dans le coffre d’un SUV. Le geste avait quelque chose de définitif.

— Les empires finissent, dit-il.

Alex sourit.

— Pas ceux qui commencent par le ridicule.

— Surtout ceux-là.

Martin consulta son téléphone. Une notification de son entreprise lui rappelait une réunion “Alignement stratégique Q4”.

— Je dois répondre ?

Jul lut par-dessus son épaule.

— Non. Mais vous allez le faire.

Martin répondit.

Houellebecq observa la scène.

— Voilà.

— Voilà quoi ? demanda Alex.

— Le roman.

Alex fronça les sourcils.

— Un homme répond à une réunion Q4 dans un restaurant moche ?

— Oui.

— C’est insuffisant.

— Non. C’est complet.

Jul sourit légèrement.

— Il marque un point.

Alex refusa le point.

— Un roman doit transformer le monde.

— Le monde n’en demande pas tant, dit Houellebecq.

— Alors pourquoi écrire ?

— Pour constater les dégâts avec un peu d’avance.

Jul tira une chaise et s’assit enfin.

— Là, on tient quelque chose.

Alex se pencha.

— Donc vous êtes une sorte d’expert d’assurance de la civilisation ?

— Plutôt un témoin.

— Un témoin à charge ?

— Il n’y a plus vraiment de défense.

La serveuse revint avec les desserts.

Alex avait commandé une île flottante. Personne ne sut pourquoi. Elle arriva tiède.

— Même l’île flotte mal, dit Jul.

— C’est symbolique, répondit Alex.

— Non, c’est industriel.

Martin regarda l’île flottante comme s’il venait d’y reconnaître une métaphore personnelle.

Houellebecq repoussa son assiette.

— Le problème, ce n’est pas que le monde soit horrible. Il est souvent confortable. C’est pire. Il est assez confortable pour empêcher la révolte, pas assez vivant pour produire de la joie.

Jul nota mentalement.

Alex nota vraiment.

CONFORT CONTRE JOIE.

— Ça, je prends.

— Vous prenez tout, dit Jul.

— Je gouverne par prélèvement.

Houellebecq alluma une cigarette qui n’aurait pas dû être autorisée dans le restaurant. Personne ne protesta. Le roman avait ses privilèges.

— Et l’amour ? demanda Alex.

Martin eut un petit mouvement.

— J’ai connu quelqu’un.

Jul ferma les yeux.

— Bien sûr.

— Elle travaillait dans les ressources humaines, dit Martin. Elle avait une façon calme de dire des choses irréversibles. Nous avons vécu ensemble quatre mois. Puis elle a accepté un poste à Nantes.

— Tragédie moderne, dit Alex.

— Non, dit Martin. Mobilité interne.

Houellebecq expira lentement.

— L’amour est encore possible. Mais il entre en concurrence avec les loyers, les carrières, les applications, la fatigue, les habitudes, les troubles du sommeil, les anciennes blessures, les nouvelles offres professionnelles et les forfaits de téléphonie.

— C’est long, dit Alex.

— Oui.

— Donc l’amour perd ?

— Souvent par abandon administratif.

Jul se tourna vers Alex.

— Vous voyez, Sire ? Là, l’Absurdie n’a presque rien à faire.

Alex résista.

— Elle peut tamponner.

— C’est déjà trop.

Une alarme retentit dehors. Pas une vraie alarme. Le bip de recul d’un camion de livraison. Il couvrit pendant quelques secondes les conversations, les couverts, le monde.

Martin regarda sa montre.

— Je dois dormir. Demain j’ai une présentation sur l’optimisation des formulaires.

Alex se leva.

— Non. Tu dois choisir.

— Choisir quoi ?

— La vie, l’amour, l’Empire, la révolte, le feu.

Martin sembla sincèrement embêté.

— J’ai déjà validé mon petit-déjeuner à l’accueil.

Jul posa une main sur l’épaule d’Alex.

— Laissez-le. Il est perdu à un niveau que même vous ne pouvez pas sauver.

— Je peux sauver tout le monde.

— Non. Vous pouvez donner un nom au désastre. Ce n’est pas pareil.

Houellebecq eut presque un sourire.

— C’est déjà beaucoup.

Ils sortirent du restaurant. La pluie continuait. Le parking brillait sous les lampadaires. Les voitures semblaient dormir mal.

Alex marchait à côté de Houellebecq.

— Votre œuvre est donc une salle d’attente ?

— Une salle d’attente sans médecin.

— Et le lecteur ?

— Il attend aussi.

— Quoi ?

— De ne plus attendre.

Jul regarda le supermarché encore ouvert.

— C’est proprement dégueulasse.

Ils entrèrent. Les néons blanchirent leurs visages. Des rayons entiers proposaient des variantes minuscules de la même chose. Yaourts, céréales, bières, plats préparés, lessives. La liberté sous forme de linéaire.

Alex s’arrêta devant les eaux minérales.

— Pourquoi autant de choix ?

Houellebecq répondit :

— Pour masquer l’absence de décision.

Martin prit un pack sans regarder la marque.

Jul désigna les rayons.

— Voilà le palais du roman.

— C’est un supermarché, dit Alex.

— Justement.

Au fond, une promotion annonçait :

DEUX ACHETÉS, LE TROISIÈME PRESQUE NÉCESSAIRE.

Alex resta interdit.

— Celle-là, elle est de moi ?

— Non, dit Jul.

— Elle aurait pu.

— C’est ça le problème.

Houellebecq avançait lentement. Il ne regardait pas les produits. Il regardait les gens qui regardaient les produits.

— Vous êtes pessimiste ? demanda Alex.

— Non.

— Optimiste ?

— Non.

— Alors quoi ?

— Attentif.

Jul souffla.

— C’est pire qu’un pessimiste. Un pessimiste exagère. Lui, il prend des notes.

Ils passèrent devant les caisses automatiques. Une femme se battait avec un article non reconnu. La machine répétait :

Article inattendu dans la zone d’ensachage.

Alex leva le doigt.

— Voilà. Ça, c’est l’homme moderne.

Jul répondit :

— Non. Ça, c’est une courgette.

La machine répéta :

Article inattendu.

Houellebecq regarda Alex.

— Votre Empire commence peut-être là.

— Dans une caisse automatique ?

— Dans l’impossibilité d’être reconnu correctement.

Alex fut touché.

Il ne le montra pas bien.

— J’accepte cette filiation.

— Je ne vous l’ai pas donnée.

— Trop tard.

Martin paya son pack d’eau. Il ne demanda pas de ticket. Le ticket sortit quand même. Très long.

Jul le prit.

— On dirait une vie.

— Avec TVA, dit Alex.

Ils revinrent vers l’hôtel. La nuit était tombée complètement. Des fenêtres éclairées dessinaient des rectangles de solitude standard.

Martin monta dans sa chambre.

Alex, Jul et Houellebecq restèrent sous l’auvent.

— Bon, dit Alex. Verdict.

Jul croisa les bras.

— Œuvre sèche, efficace, désagréable. Trop peu de portes. Beaucoup de murs. Très bon relevé d’humidité morale.

Houellebecq ne réagit pas.

Alex déclara :

— Michel Houellebecq est coupable d’avoir décrit l’Absurdie avant l’Absurdie.

— Faux, dit Jul.

— Coupable d’avoir constaté que le réel était déjà mal rangé.

— Mieux.

— Coupable d’avoir laissé les lecteurs dans le parking.

— Exact.

Houellebecq regarda le parking.

— Il fallait bien les laisser quelque part.

Alex pointa l’hôtel.

— Nous, au moins, nous ajoutons une sortie.

Jul demanda :

— Elle mène où ?

Alex hésita.

— À un autre couloir.

— Voilà.

Houellebecq hocha lentement la tête.

— C’est déjà une amélioration.

Le lendemain matin, Martin Delorme descendit prendre son petit-déjeuner. Il mangea un croissant mou, but un café médiocre et ouvrit son ordinateur.

Sa présentation s’intitulait :

Fluidifier l’expérience usager dans le cadre d’une transition numérique responsable.

Il fixa le titre.

Puis il ajouta une ligne.

Hypothèse complémentaire : personne ne veut vraiment être fluidifié.

Il resta immobile.

Ce n’était pas une révolte.

Pas encore.

Dans certains romans, c’était déjà énorme.

Dans le hall, l’écran de l’hôtel affichait la météo.

Pluie.

Jul regarda Alex.

— On rentre ?

Alex regarda le parking une dernière fois.

— Oui.

— Vous avez compris quelque chose ?

— Bien sûr.

— Quoi ?

Alex remit sa couronne imaginaire en place.

— Houellebecq décrit un monde sans Empire. Moi, je fonde un Empire parce que ce monde est invivable sans fiction.

Jul réfléchit.

— Pour une fois, ce n’est pas complètement idiot.

— Je sais.

— Ne vous habituez pas.

Ils disparurent entre le distributeur de café et le présentoir à brochures touristiques.

Personne ne les vit partir.

La caisse automatique, au loin, répéta encore :

Article inattendu.

Cette fois, personne ne sut de qui elle parlait.