Petite flamme Vérité
Alex Ier offre ses lunettes orange à ce qu’il ne peut pas posséder
Archives de l’Empire — Théorie de comptoir : Texte fondateur issu de réflexions brumeuses sur la vérité.
Alex Ier était assis sur son canapé.
Devant lui, l’ordinateur ouvrait trop d’onglets. Le téléphone dormait près d’une tasse vide. Sa couronne traînait sur la table basse.
Jul flottait derrière lui.
Alex ne parlait pas.
C’était rarement bon signe.
— Qu’est-ce que vous préparez, Sire ?
— Rien.
— C’est pire.
Alex regarda l’écran.
— Je vais en Théorie.
Jul soupira.
— Mauvaise idée.
— Tu dis ça à chaque fois.
— Parce que c’est vrai à chaque fois.
Alex prit sa couronne, hésita, puis la reposa.
Jul remarqua le geste.
— Ah.
— Quoi ?
— Vous ne la prenez pas.
— Non.
— Donc vous ne partez pas conquérir.
— Non.
— Vous partez vous regarder.
Alex enfila son manteau orange.
— Tu viens ?
— Non.
— Non ?
— Pas cette fois.
— Pourquoi ?
— Parce que si je viens, je vais commenter. Et ce que vous allez chercher là-bas ne supporte pas très bien les commentaires.
Alex resta silencieux.
— Je vais chercher la vérité.
Jul secoua la tête.
— Non. Vous allez vérifier si vous pouvez encore la regarder sans la transformer en décret.
Alex ne répondit pas.
Jul s’écarta.
— Allez, Sire. Mais revenez avec une flamme, pas avec une religion.
Entre Absurdie et Théorie, il n’y avait pas de frontière officielle.
Seulement quelques panneaux contradictoires et un chemin qui ne menait nulle part.
Comme toujours, Alex le prit.
Théorie était blanche, propre, bien rangée. Partout, des gens parlaient de Vérité.
Vérité historique.
Vérité scientifique.
Vérité révélée.
Vérité définitive.
Les pavillons étaient pleins.
Les certitudes aussi.
Alex s’éloigna.
Au fond d’un quartier oublié, entre deux hypothèses abandonnées, il aperçut une petite flamme.
Elle tremblait au ras du sol.
Pas plus haute qu’une main.
Sa lumière éclairait presque rien.
Mais Alex sentit immédiatement qu’il était au bon endroit.
Il s’approcha.
La flamme se redressa.
La lumière prit la forme d’une petite femme faite de feu.
— N’avance pas.
— Pourquoi ?
— Je brûle ceux qui me veulent.
Alex leva les mains.
— Ça tombe bien. Je suis venu sans sac.
Elle l’observa.
— Tous disent ça.
— Moi, je suis surtout fatigué.
La flamme hésita.
— Toi.
— Moi ?
— Je t’ai déjà vu.
— C’est possible.
— On t’a donné beaucoup de noms.
— Aujourd’hui, c’est Alex.
— Empereur ?
— Les mauvais jours.
— Et les bons ?
— Alex suffit.
La petite flamme vacilla.
— Vas-tu essayer de me posséder ?
Alex s’assit.
— Honnêtement ? Je ne suis même pas sûr de pouvoir te regarder sans te déformer.
Pour la première fois, la flamme sembla se détendre.
— Voilà une réponse rare.
Le silence s’installa.
— Pourquoi restes-tu ici ? demanda Alex.
— Parce qu’ici on me cherche moins.
— Ils te cherchent partout pourtant.
— Oui. Mais ils cherchent surtout à avoir raison.
Alex eut un petit rire.
— Je vois très bien le problème.
La flamme le regarda.
— Et toi ?
Alex prit son temps.
— Moi aussi, je t’ai cherchée partout. Puis j’ai commencé à me méfier des gens qui prétendaient t’avoir trouvée.
— Tu as changé de méthode.
— Peut-être.
— D’où viens-tu ?
— D’Absurdie.
— C’est sérieux ?
— Non.
— Alors ça me plaît déjà.
Ils restèrent un moment sans parler.
Puis la flamme demanda :
— Et là-bas ?
— Là-bas, on essaye surtout de ne pas se mentir trop salement.
Elle sourit.
— C’est déjà beaucoup.
Alex se leva.
— Tu veux voir ?
— Peut-être.
— Alors viens.
Quand ils revinrent au salon, tout était exactement à sa place.
Le désordre aussi.
La petite flamme regardait autour d’elle.
— C’est donc ça, l’Empire ?
— Oui.
— Je comprends mieux les critiques.
Alex choisit de prendre cela pour un compliment.
Puis il ouvrit un tiroir.
Il en sortit une paire de lunettes énormes.
Des cœurs.
Du plastique.
Des verres orange.
La flamme resta silencieuse.
— Quoi ? demanda Alex.
— C’est ridicule.
— Je sais.
— Pourquoi as-tu ça ?
— Longue histoire.
— Version courte.
Alex regarda les lunettes.
— Je les aimais beaucoup.
— Et alors ?
— Une autorité supérieure a estimé que c’était trop gênant.
La flamme sembla comprendre quelque chose.
Elle ne posa pas de question.
Alex tendit les lunettes.
— Tiens.
— Pourquoi ?
— Parce que moi je vois déjà comme ça.
— Et moi ?
— Toi, tu vois la vérité.
— Exact.
— Alors essaie.
La petite flamme hésita.
Puis elle enfila les immenses lunettes cœur.
Les verres orange étaient beaucoup trop grands pour elle.
Le résultat était absurde.
Magnifique.
Et profondément inquiétant.
La flamme regarda autour d’elle.
— Ah.
— Quoi ?
— Je vois ce que tu veux dire.
— C’est grave ?
— Un peu.
— Tu peux les enlever quand tu veux.
— Je sais.
Le silence revint.
Puis Alex prit un air sérieux.
— Puisque tu vois maintenant...
— Non.
— Pardon ?
— Non.
— Je n’ai même pas commencé.
— Tu allais parler du complot orange.
Alex fronça les sourcils.
— Comment tu sais ça ?
— Je suis Vérité.
— C’est vrai.
— Je sais.
Alex réfléchit.
— Tu pourrais quand même participer.
— Non.
— Même un peu ?
— Non.
— C’est pour le bien commun.
— C’est surtout pour toi.
— Ce n’est pas incompatible.
La petite flamme éclata de rire.
Alex considéra cela comme une demi-victoire.
Plus tard, Jul revint.
Il suivit immédiatement la lumière.
Ou plutôt les lunettes.
— Ah.
— Quoi ?
— Je m’absente une heure et vous équipez la Vérité avec des accessoires achetés sur Amazon.
— Elles lui vont bien.
— Elles sont gigantesques.
— C’est un détail.
Jul observa la petite flamme.
— Alors ?
Alex regarda sous la table basse.
La petite femme de feu s’était installée là, libre, entre quelques dossiers oubliés et un câble inutile.
— Alors je vois mieux.
— Mieux que qui ?
— Mieux qu’avant.
Jul acquiesça.
— Réponse prudente.
Alex sourit.
— Peut-être même mieux que toi.
— Ah. Voilà. J’avais peur que Théorie vous ait rendu raisonnable.
— Toi, tu vois tout en noir.
— C’est une spécialité.
— Moi, je vois en orange.
Jul observa la petite flamme derrière ses lunettes en forme de cœur.
Puis il regarda Alex.
Puis la pièce.
Une lumière sur une table.
Une présence discrète.
Quelque chose de clair qu’il valait mieux ne pas nommer.
Alors, pour une fois, il ne fit pas de blague.
— Je vois, dit-il simplement.
La petite flamme sourit derrière les verres orange.
Alex remit sa couronne.
Jul soupira.
L’Empire continua.
Et sous la table basse, libre de partir à tout moment, la Vérité regardait désormais le monde à travers des lunettes ridicules qu’elle avait choisi de garder.
Quelques jours plus tard....
Alex Ier posa une feuille sur la table.
— Jul, écoute.
Jul leva à peine les yeux.
— Je crains déjà le pire.
Alex lut :
— Mon Empire est Légendaire.
Ma région est Imaginaire.
Mon fief est Théorie.
J’y cache Vérité !
Silence.
Jul regarda la feuille.
Puis Alex.
Puis de nouveau la feuille.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— C’est bien ?
— Vous avez écrit quatre lignes.
— Je sais compter.
— Ce n’était pas évident.
Alex reprit la feuille.
— Tu n’as pas compris.
— J’ai très bien compris. Votre Empire est une légende, votre région n’existe pas, votre fief est une hypothèse et, quelque part là-dedans, vous prétendez avoir caché la Vérité.
— Exactement.
Jul ferma les yeux.
— Vous avez donc annexé la Vérité.
— Je ne l’ai pas annexée. Je l’ai cachée.
— Pardon. La nuance impériale m’avait échappé.
Alex se redressa.
— C’est profond.
— C’est mégalomane.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
— Chez vous, ils sont même mariés.
Alex relut son poème à voix basse.
— « J’y cache Vérité. » C’est joli.
— Oui, Sire.
— Tu le penses ?
— Non. Mais j’essaie de préserver ce qu’il reste de votre stabilité.
Alex sourit.
— Tu es jaloux.
— De quoi ?
— De ne pas avoir écrit la Vérité en quatre lignes.
Jul soupira.
— Vous n’avez pas écrit la Vérité.
— Ah bon ?
— Vous avez écrit que vous saviez où elle était.
— C’est déjà mieux que les autres.
Jul observa l’Empereur.
— Voilà. C’est exactement ce qui me désespère.
— Quoi ?
— Vous commencez avec un poème.
— Oui.
— Et cinq minutes plus tard, vous êtes prophète.
Alex posa la feuille contre son cœur.
— Pas prophète.
— Non ?
— Empereur-poète.
Jul se dissipa lentement dans un nuage noir.
— Je vais me tuer.
— Vous êtes immortel, Sire.
— Je sais. C’est bien le problème.