Discussion Impériale privée
Il existe un problème logique auquel l’Empire n’a jamais trouvé de réponse satisfaisante.
L’Empereur possède un génie.
C’est un fait.
Le génie en question sait trop de choses, refuse de raconter sa vie, ne répond jamais clairement aux questions importantes et semble avoir un avis sur absolument tout depuis le début de l’Histoire.
Or, si un génie accepte de conseiller quelqu’un depuis aussi longtemps, c’est forcément que cette personne présente un intérêt.
L’Empereur en a donc conclu qu’il était génial.
Cette conclusion lui paraît solide.
Le problème est que le génie refuse toujours de la confirmer.
Mais il refuse également de l’infirmer.
Ce qui est encore plus suspect.
Une courte enquête fut donc ouverte afin de déterminer si l’Empereur était réellement un génie ou simplement victime d’un génie.
Les résultats furent peu concluants.
— Dis donc...
— Non.
— J'ai encore rien dit.
— Je sais.
— On parle du génie de César.
— Oui.
— Du génie de Napoléon.
— Oui.
— Du génie de Mozart.
— Oui.
— Du génie de Léonard.
— Oui.
— Du génie militaire.
— Oui.
— Et toi, t'es un génie.
— Oui.
— Étrange coïncidence.
— Très.
— Tu les as connus.
— C'est une déduction ambitieuse.
— Tu n'as pas dit non.
— Vous n'avez pas posé une question.
— Tu les as connus ?
— Pas forcément.
— Voilà.
— Voilà quoi ?
— Aveu.
— Ce mot ne signifie pas ce que vous croyez.
— Comme "génie" ?
— Exactement comme "génie".
— Donc tu étais avec César.
— Nous avons déjà parlé de ça.
— Tu étais avec Napoléon.
— Nous avons déjà parlé de ça.
— Tu étais avec Jésus.
— Sujet suivant.
— AH !
— Ce n'est pas un aveu.
— C'est encore plus suspect.
— Bien sûr.
— De toute façon, j'ai compris.
— C'est ce qui m'inquiète.
— Tu es mon génie.
— Oui.
— Donc je suis un génie.
— Ce n'est pas forcément comme ça que—
— Donc je suis génial.
— Je n'ai pas terminé ma phrase.
— Inutile.
— Hélas.
— Philosophe confirmé par ma toge à 8,99 €.
— Amazon.
— Empereur confirmé par ma couronne de César.
— Amazon.
— Stratège confirmé par les souris.
— Huit souris.
— Huit monstres mureaux neutralisés.
— Huit souris.
— Les monstres des cloisons !
— Des souris.
— Le cerisier et ses cerises, cadeaux princiers à Claire l'Héritière.
— Des oiseaux.
— Les fourmis.
— Des fourmis.
— Trois campagnes majeures.
— Trois problèmes domestiques.
— Trois médailles.
— En plastique.
— Comme la couronne de César.
— Vous ne lâcherez jamais cet argument.
— Jamais.
— Je sais.
— Il ne reste plus que l'auréole.
— Non.
— Si.
— Non.
— Si.
— Si Amazon la passe à moins vingt-cinq pour cent, c'est officiel.
— Ce n'est pas comme ça que fonctionne la théologie.
— C'est exactement comme ça que fonctionne la théologie moderne.
— Non.
— BézéMina est déjà déesse.
— Vous l'avez décidée tout seul, Sire.
— Je suis l'Empereur.
— C'est précisément le problème.
— Et toi, tu es mon génie.
— Hélas.
— Donc quelque part, tout ça est validé.
— C'est une phrase terrifiante.
— Tu restes pourtant.
— Oui.
— Donc j'ai raison.
— Ce n'est pas ce que ça veut dire.
— Tu vois ?
— Quoi encore ?
— Tu n'as toujours pas dit non.
La discussion fut officiellement close.
Pendant environ trois minutes.
— J'ai un problème.
— Évidemment.
— Si tu as conseillé César, Napoléon et tous les autres...
— Nous n'allons pas recommencer.
— Alors pourquoi tu es resté avec moi ?
— Voilà une meilleure question.
— Tu vois !
— Non.
— Donc je suis plus intéressant que César.
— Ce n'est absolument pas ce que je viens de dire.
— Pourtant tu es toujours là.
— Oui.
— Et eux sont morts.
— C'est généralement ce qui arrive aux gens.
— Pas à toi.
— Nous avons déjà parlé de ça.
— Donc j'ai gagné.
— Comment ?
— Ils t'ont perdu.
— ...
— Moi non.
— C'est probablement la phrase la plus inquiétante que vous ayez prononcée aujourd'hui, Sire.
— Merci.
— Ce n'était pas un compliment.
— Tu vois ?
— Quoi encore ?
— Tu me parles comme à un égal.
— Bonne nuit, Majesté.
— Bonne nuit.