Anti-Genèse n°1
Le Grand Complot Orange a Trop Bien Marché
— Jul.
— Non.
— Tu n’as même pas écouté.
— C’est justement pour ça que je dis non.
Alex Ier s’arrêta au bord du trottoir.
Il ne bougeait plus.
Devant lui, posé sur une palette, coincé entre un mur gris, quelques herbes et la banalité administrative du réel, se tenait un grand sac orange.
Pas un petit sac.
Pas un orange discret.
Un orange franc. Visible. Déclaratif. Presque insolent.
Alex le fixa longtemps.
Jul soupira.
— Sire, c’est un sac de chantier.
— Faux.
— Non, pour une fois, je suis assez sûr de moi.
— C’est une cellule dormante.
— Une cellule dormante de gravats ?
— Une cellule dormante orange.
Jul regarda le sac.
Le sac ne fit rien.
C’était déjà suspect.
— Il ne bouge pas, dit Alex.
— Les sacs font rarement des manœuvres militaires.
— Justement. Il attend.
— Quoi ?
— L’ordre.
Jul ferma les yeux.
Il savait reconnaître le moment exact où le réel cessait d’être un décor pour devenir une preuve impériale. Cela commençait toujours par une chose simple : un objet, une couleur, une coïncidence. Puis Alex posait le regard dessus. Et le monde perdait immédiatement son droit à l’innocence.
— Sire, reprit Jul, c’est peut-être juste un emballage.
— Tu crois vraiment qu’un sac orange apparaît devant moi par hasard ?
— Oui.
— C’est naïf.
— C’est statistique.
— La statistique est l’excuse des gens qui refusent de voir les complots bien organisés.
— Votre complot est public.
— Évidemment.
— Donc ce n’est pas un complot.
— Si. C’est le Grand Complot Orange Public.
— Vous entendez les mots dans l’ordre, parfois ?
Alex ne répondit pas.
Il venait d’apercevoir le feu.
Plus loin, au croisement, un signal orange clignotait.
Orange.
Encore.
Le sac. Le feu.
Deux signes.
Une ligne.
Une opération.
— Jul.
— Je vous interdis de faire un lien.
— Trop tard.
— Ce sont des travaux.
— Non.
— Ce sont littéralement les deux choses les plus normales dans une rue française : un sac de chantier et un feu de signalisation.
— Tu viens de décrire une cellule opérationnelle.
— Non, je viens de décrire la mairie.
Alex sortit son téléphone.
— Je vais prendre la preuve.
— La preuve de quoi ?
— De l’infiltration.
Il leva l’appareil.
Au moment exact où il visa le feu orange, celui-ci passa au rouge.
Silence.
Un vrai silence.
Pas un petit silence gêné.
Un silence historique.
Alex baissa lentement son téléphone.
— Tu as vu.
— J’ai vu un feu passer au rouge.
— Il m’a évité.
— C’est son cycle.
— Il savait.
— Sire.
— Il savait que j’allais le photographier.
— Sire, c’est un feu.
— Justement. Personne ne soupçonne un feu.
Jul comprit alors que l’affaire venait de changer de nature.
Ce n’était plus seulement une détection orange.
Ce n’était plus seulement un sac.
Ce n’était plus seulement un feu.
C’était pire.
Alex ne croyait plus seulement avoir découvert une cellule du Grand Complot Orange.
Il croyait avoir découvert qu’il n’en était plus le chef.
— Jul, dit-il d’une voix plus basse.
— Je n’aime pas ce ton.
— Le complot m’a peut-être échappé.
— Il n’a jamais existé ailleurs que dans votre architecture mentale.
— Donc il avait un siège social.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
Alex se tourna vers la rue.
Il regarda les cônes de chantier, les panneaux temporaires, les gilets fluorescents d’un ouvrier au loin, une camionnette orange qui passait, une enseigne trop chaude, un reflet dans une vitre.
Chaque chose devenait signe.
Chaque signe devenait preuve.
Chaque preuve devenait menace.
— Ils sont partout.
— Qui ?
— La Cinquième Colonne.
— Les ouvriers ?
— Les ouvriers, les sacs, les plots, les feux, les panneaux, les chats roux, les oranges en cagette, les enfants avec des cartables trop vifs, les services municipaux, les marques de jus de fruit, les couchers de soleil suspects.
— Vous venez d’inculper le coucher de soleil.
— Il se couche toujours en orange.
— C’est son travail.
— C’est ce qu’il veut nous faire croire.
Jul resta silencieux.
Il y avait dans cette panique quelque chose de presque sincère. Alex avait toujours annoncé le Grand Complot Orange comme une doctrine publique. Il voulait contaminer le réel, repeindre le monde, imposer l’Empire par saturation visuelle, littéraire et mégalomaniaque.
Mais maintenant que le monde semblait déjà rempli d’orange, une question terrible apparaissait.
Si l’orange travaillait sans lui, à quoi servait encore l’Empire ?
— Jul.
— Oui.
— Et si on avait gagné trop vite ?
— Vous n’avez encore presque rien publié.
— Justement.
— Ce n’est pas une victoire, c’est une coïncidence de chantier.
— Et si le chantier était la forme primitive de l’Empire ?
— Non.
— Et si les plots étaient des ministres ?
— Non.
— Et si les sacs étaient des archives ?
— Non plus.
— Et si les feux clignotants étaient des messagers ?
— Ils régulent la circulation.
— Toute religion commence par réguler quelque chose.
Jul se massa le front.
— Sire, écoutez-moi bien. L’orange existait avant vous.
Alex se figea.
— Pardon ?
— L’orange existait avant vous.
— Impossible.
— Les années 70.
Nouveau silence.
Plus dangereux encore que le premier.
Jul venait d’ouvrir une archive interdite.
Les années 70.
Pantalons pattes d’eph.
Tapisseries marron.
Fleurs douteuses.
Canapés brûlés par le mauvais goût.
Cuisines orange et marron.
Motifs géométriques capables de faire perdre confiance à un mur.
Une époque entière avait tenté l’orange.
Mais sans doctrine.
Sans Empire.
Sans Jul.
Sans couronne.
Sans lunettes noires.
Et surtout, erreur impardonnable : avec du marron.
Alex blêmit presque.
— Tu insinues que l’orange a déjà tenté de régner sans moi ?
— Je dis qu’il y a eu des pics historiques d’orange.
— Des usurpations.
— Des modes.
— Des hérésies chromatiques.
— Des rideaux moches.
— Donc tu confirmes.
— Je ne confirme jamais rien.
Alex se mit à marcher.
Lentement.
Comme un empereur traversant les ruines d’une civilisation qui avait essayé avant lui et s’était habillée n’importe comment.
— Les années 70, murmura-t-il.
— Oui.
— Pile autour de ma naissance.
— Je regrette déjà.
— Ce n’était pas une preuve contre moi.
— Bien sûr que non.
— C’était une annonciation.
— Voilà.
— Une annonciation orange.
— Avec du marron.
— Une annonciation imparfaite.
— Très imparfaite.
— Le monde avait pressenti ma venue, mais il n’avait pas encore les moyens esthétiques de l’assumer.
— C’est une façon très généreuse de parler des tapisseries de l’époque.
Alex se redressa.
La panique quittait son visage.
Elle ne disparaissait pas.
Elle se transformait.
Chez Alex Ier, aucune peur ne mourait vraiment. Elle était immédiatement annexée par une explication plus grande.
— Jul, dit-il, je comprends.
— C’est rarement bon signe.
— L’Empire n’a pas créé l’orange.
— Enfin.
— Il l’a sauvé.
— Ah.
— Les années 70 ont prouvé que l’orange livré à lui-même dégénère.
— En marron.
— En marron, en fleurs molles, en rideaux, en cuisines traumatiques.
— C’est dur mais juste.
— Donc le Grand Complot Orange n’est pas une conquête.
— Non ?
— C’est une mission sanitaire.
Jul regarda le sac de chantier.
Puis le feu rouge.
Puis Alex.
— Vous venez de transformer votre délire en service public.
— Je viens de sauver l’Empire de son inutilité.
— En inventant une menace chromatique rétroactive.
— C’est de la stratégie.
— C’est de la survie narrative.
— Toutes les grandes civilisations commencent comme ça.
Le feu repassa à l’orange.
Alex le vit.
Jul aussi.
Cette fois, Alex ne tenta pas de le photographier.
Il le salua.
Lentement.
Avec gravité.
— Vous ne prenez pas la preuve ? demanda Jul.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant je sais.
— Quoi ?
— S’il a refusé la photo, ce n’est pas pour me trahir.
— Ah bon ?
— C’est pour me prévenir.
— Bien sûr.
— Le complot n’est pas contre moi, Jul. Il me teste.
— Un feu de signalisation vous teste.
— Un feu de signalisation orange.
— Pardon, ça change tout.
Alex posa une main sur son cœur.
— La Cinquième Colonne n’est pas une armée secrète.
— Non, c’est pire.
— C’est un réseau de signes publics.
— Publics, visibles, banals et probablement municipaux.
— Elle agit dans mon dos parce qu’elle n’a pas encore reçu mes instructions.
— Ou parce qu’elle n’existe pas.
— Tu vois toujours le verre à moitié vide.
— Je vois surtout le sac à moitié plein de gravats.
Alex sourit.
Il avait retrouvé son équilibre.
Le danger restait réel, évidemment. Trop d’orange circulait sans visa. Trop d’objets portaient les couleurs de l’Empire sans avoir demandé la nationalité absurdienne. Trop de chats roux traversaient les rues avec une arrogance suspecte. Trop de feux passaient au rouge au moment crucial.
Mais ce n’était plus la fin.
C’était une anti-genèse.
Le récit d’un moment où l’Empire avait failli découvrir qu’il ne servait à rien.
Et où, par prudence, par orgueil et par nécessité administrative, il avait décidé qu’il servait encore plus qu’avant.
Jul sortit son carnet.
— Je note quoi ?
— Note : Anti-Genèse n°1.
— Évidemment.
— Le Grand Complot Orange a Trop Bien Marché.
— Et conclusion ?
Alex regarda une dernière fois le sac orange.
Puis le feu.
Puis le monde.
— Conclusion : l’Empire ne fonde pas l’orange. Il l’empêche de mal tourner.
Jul écrivit.
Puis ajouta en marge :
Hypothèse non confirmée.
Délire plausible.
Surveillance des chats roux recommandée.