L’Embarquement des Galériens
Avant cela, Alex était encore dans son canapé, un café à la main, un joint mourant entre les doigts, les paupières un peu lourdes et une pensée trop grande pour rester dans le salon.
Puis le port apparut.
Il sentait l’encre tiède et le papier moisi. Des mouettes tampons passaient en criant des numéros de dossier. Alex s’arrêta net sur le quai, entre deux piles de formulaires imbibés d’eau salée. On aurait dit qu’une administration entière avait décidé de se jeter à la mer pour échapper à sa propre paperasse.
Jul flottait derrière lui comme une idée mal effacée.
— Où sommes-nous, Jul ?
— Dans une époque administrative indatable, Majesté. Quelque part entre l’Antiquité, une réunion de copropriété et la fin du courage humain.
Alex leva les yeux.
Une rangée de galères dormait au ras de l’eau, ventre gonflé d’obéissance. Sur chaque coque, un nom peint de travers : Persévérance, Dette publique, Plan quinquennal, Absurdie IV. Des silhouettes s’agitaient à bord, maigres, concentrées, déjà prêtes à ramer sans savoir pourquoi.
Un homme en uniforme griffonnait sur un registre. Il portait un badge où l’on pouvait lire : Chef de la Fatigue Humaine.
Il cochait les vivants, rayait les morts, inversait parfois.
Alex s’approcha.
— Vous les enrôlez ?
— Non, répondit l’homme sans lever la tête. On les aligne. L’enrôlement suppose une volonté. Ici, on fait sans.
Jul eut un petit rire.
— Vous voyez, Sire ? Le progrès commence toujours par une nuance administrative.
Un galérien passa devant eux, torse nu, les yeux creux. Il tenait une rame plus grande que lui. Alex crut reconnaître le regard d’un professeur de lettres, ou d’un rêveur qui avait mal tourné. D’autres suivaient : artisans de la faim, mères solitaires, apprentis poètes, fonctionnaires recyclés. Tous montaient docilement à bord comme s’ils prenaient le métro du désespoir.
Sur la plus grande galère, un contremaître aboyait :
— File 13 à bâbord ! Les licenciés à tribord ! Les rêveurs au centre, pour équilibrer !
Personne ne broncha.
Alex redressa sa veste, chercha une estrade, ne trouva qu’une caisse de poissons réglementaires, monta dessus quand même.
— Peuple ramant, je viens vous libérer.
Jul soupira.
— Vous venez surtout d'arriver.
— C’est pareil. Un Empereur ne découvre pas un problème. Il l’annexe.
Le contremaître leva enfin les yeux.
— Libération sur formulaire 47-bis. Trois exemplaires. Signature avec sueur personnelle.
Alex descendit de sa caisse.
— Très bien. Je décrète l’abolition immédiate de la rame obligatoire.
Les galériens levèrent la tête.
Le contremaître consulta son registre.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— La rame facultative a déjà été testée.
— Et alors ?
— Ils ont continué. Mais avec moins de joie procédurale.
Jul nota mentalement la formule.
Un grondement monta de la brume.
La Grande Galère de l’Absurdie apparut.
Elle portait un drapeau orange, un castor couronné tenant une plume et un marteau. Sa coque semblait faite d’anciens bulletins de salaire. À la proue, un café italien remplaçait la figure héroïque. La vapeur traçait dans l’air des prophéties mal détartrées.
— Voilà notre navire, Majesté, dit Jul. Fleuron impérial de la productivité flottante. Cent rameurs. Zéro destination.
— Et ça avance ?
— Toujours.
— Dans quel sens ?
— C’est là que le ministère hésite.
Ils embarquèrent.
Le pont craquait comme un vieux dossier qu’on rouvre par erreur. Les galériens s’installaient à leurs bancs, chacun attaché par un lien différent : chaîne de fer, fil d’attachement, corde d’angoisse, promesse de promotion, peur de décevoir. Certains chantaient pour se donner du rythme. D’autres chuchotaient des excuses à personne.
Alex s’approcha d’un rameur chauve, la peau brûlée par le sel.
— Que faites-vous ici ?
— J’attends la promotion.
— Depuis combien de temps ?
— Je ne compte plus, Sire. On perdrait le fil.
Un autre, plus jeune, portait au poignet un bracelet marqué Motivation. Il ramait avec vigueur, mais chaque coup d’aviron faisait éclater des bulles de lassitude à la surface.
Jul prit un ton de professeur fatigué.
— C’est le miracle de la continuité. Personne n’y croit, mais tout le monde continue.
— On dirait une prière sans dieu.
— Oui. Mais avec planning.
Sur le pont supérieur, le capitaine apparut. Un géant vêtu d’un manteau de statistiques. À sa ceinture pendait une boussole qui indiquait toujours la direction contraire.
Il cria :
— À contre-courant ! Plus vite, les rentrées ! Moins de pauses ! Davantage d’enthousiasme contraint !
Les rameurs obéirent.
L’eau bouillonnait de feuilles tamponnées, de contrats annulés, de bilans mensuels et de regrets comptables.
Le capitaine se pencha vers Alex.
— Empereur, votre Empire est prospère.
— Et ces gens ?
— Ressources humaines renouvelables.
— Ils ont l’air fatigués.
— C’est le signe qu’ils servent.
Alex voulut répondre, mais Jul lui toucha l’épaule.
— Prudence, Sire. Ici, tout discours se transforme en rame supplémentaire.
Un coup de vent souleva le drapeau orange. Le castor impérial fit un clin d’œil de broderie.
Au même moment, un poète en disgrâce se leva.
— J’en ai assez ! Je réclame la terre ferme !
— Très bien, dit le contremaître. Motif ?
— Je veux vivre.
Le contremaître ouvrit un second registre.
— Demande ambitieuse. Délai estimé : trois générations.
Le poète se rassit.
Jul murmura :
— La révolte exige souvent plus d’énergie que la soumission.
Plus loin, un rameur chantait une femme rouge, un port fermé, une chambre où personne ne ramait. La chanson passa sur l’eau comme une braise avant de disparaître dans le vent.
La journée s’étira.
Chaque rame soulevait un peu d’eau et beaucoup d’acceptation.
Alex observa les chaînes.
Certaines n’étaient attachées à rien.
Elles pendaient aux chevilles, ouvertes, inutiles. Les rameurs les traînaient quand même.
— Jul.
— Oui, Sire.
— Ils pourraient partir.
— Certains, oui.
— Pourquoi ils restent ?
— Parce qu’une chaîne qu’on a portée longtemps finit par ressembler à une méthode.
Alex resta un moment sans parler.
Le bois grinçait sous les corps. Les épaules montaient, descendaient, montaient encore. Certains rameurs avaient fermé les yeux. Ils ne semblaient plus obéir à quelqu’un. Même la fatigue paraissait fatiguée.
Au bout d’un banc, un homme très vieux tenait sa rame comme on tient la main d’un mort. Il ne forçait presque plus. Le geste continuait seul, minuscule, têtu.
Personne ne le regardait.
Personne ne le remplaçait.
Alex sentit passer quelque chose de froid, plus ancien que l’Empire.
— Jul.
— Oui.
— Il y a des enfants qui naîtront déjà avec la place réservée sur le banc.
Jul ne répondit pas.
Il n’avait rien à corriger.
Alex prit une rame.
Elle était lourde, tiède, imprégnée de fatigue humaine. Il donna un coup.
Le bateau frémit.
L’eau recracha un dossier marqué Projet abandonné.
Il donna un deuxième coup.
Un vertige le traversa. Le monde entier sembla ramer avec lui : l’Empire, les souvenirs, les illusions, les réveils trop tôt, les promesses repoussées, les gens qui tiennent debout parce qu’ils n’ont pas le choix.
Jul le regarda.
— Vous voyez, Sire ?
— C’est contagieux.
— Non. C’est éducatif. C’est pire.
Alex lâcha la rame.
— On rame pour oublier qu’on coule.
— Et on coule pour justifier d’avoir ramé.
Le capitaine siffla la fin de journée.
Personne ne s’arrêta.
L’habitude avait remplacé l’ordre.
Au loin, la mer se couvrit d’une brume orange. Des milliers d’autres galères avançaient à contre-courant, drapeaux identiques, rameurs interchangeables.
Une armée de persévérants perdus.
Dans les reflets du soleil, Alex crut apercevoir une silhouette légère traverser les vagues de papier. Elle ne ramait pas. Elle ne fuyait pas non plus. Elle passait simplement ailleurs, comme si une autre mer existait derrière celle-ci.
Alex la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Jul ne dit rien.
C’était parfois sa meilleure phrase.
Le vent reprit.
Le drapeau claqua.
— Nous avançons, Sire.
Alex regarda les rameurs, les chaînes ouvertes, les registres mouillés et les bras qui continuaient.
— Non, Jul. Nous insistons.
Et la mer, couverte de papiers et de rêves noyés, se referma derrière eux comme une archive qu’on range pour ne plus la lire.