Hugo Victor

 

Ce jour-là, Alex Ier n’avait pas le temps de voyager dans le temps.

C’était rare, mais cela arrivait. L’Empereur avait déjà rencontré Victor Hugo, probablement, quelque part entre Notre-Dame, une peinture perdue et un souvenir très net dont il ne restait presque rien. Le problème des Voy-Agir(s), c’est qu’on ne choisit jamais vraiment la destination. On part corriger l’Histoire et l’on revient parfois avec une recette de soupe, un empereur romain vexé ou un chat.

Alex voulait parler à Victor Hugo.

Pas hier.

Maintenant.

Jul le trouva penché sur de vieux annuaires papier.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je cherche Victor Hugo.

— Victor Hugo est mort.

— Celui-là, oui.

— Celui-là ?

— Je cherche un Victor Hugo vivant.

Jul resta silencieux quelques secondes.

— Pourquoi ?

— Pour lui expliquer que la peinture est supérieure à l’écriture.

— Mais ce ne sera pas Victor Hugo l’écrivain.

— Il s’appellera Victor Hugo.

— Ça ne suffit pas.

— Pour vous.

Alex tourna une page avec autorité.

— Hugo… Hugo… Hugo Victor… Victor Hugo… Ah ! Je l’ai.

— Vous avez trouvé Victor Hugo ?

— Oui.

— Presque.

— Comment ça, presque ?

— Inversément, oui.

— Même nom, même prénom.

— Dans un certain ordre.

— L’ordre est une convention républicaine.

— Donc l’écrivain ?

— Non.

— Ah.

— Mieux.

— Comment ça, mieux ?

— Joignable.

Le Victor Hugo trouvé par l’Empereur n’était pas écrivain. C’était même tout le problème selon Jul, et tout l’intérêt selon Alex. L’autre avait déjà écrit. Celui-ci pouvait encore être sauvé.

— Il n’a jamais publié.

— Parfait.

— Parfait ?

— Il n’a pas encore pris de mauvaises habitudes.

— Vous allez lui apprendre à écrire ?

— Non. Je vais lui apprendre à ne pas écrire.

— Donc à peindre.

— Voilà.

— Vous n’êtes pas peintre.

— Je suis Empereur. C’est plus large.

Jul ferma les yeux.

— Et s’il n’a aucun rapport avec Victor Hugo ?

— Même nom, même prénom.

— Ce n’est pas une preuve de filiation.

— C’est au minimum une responsabilité historique.

— Non.

— Vous refusez encore l’évidence administrative.

Alex téléphona.

 

Les Archives conservent seulement quelques fragments : Notre-Dame, une peinture originelle, un écrivain célèbre ayant confondu littérature et description de pierres, puis cette recommandation impériale : éviter les romans, les cathédrales, les longues descriptions et les morts en 1885, parce que tout cela complique inutilement la postérité.

 

Au bout d’un moment, Victor Hugo demanda :

— Excusez-moi, mais vous êtes qui, monsieur ?

— Alex Ier.

— Et vous êtes empereur d’où ?

— D’Absurdie.

— Vous êtes sûr d’être empereur ?

Alex retira lentement ses lunettes.

— Vous êtes sûr d’être Victor Hugo ?

La communication fut coupée peu après.

Jul demanda si le rendez-vous avait été utile.

Alex répondit que oui.

— Il va peindre ?

— Je ne sais pas.

— Il va écrire ?

— J’espère que non.

— Donc vous n’avez rien obtenu.

— Au contraire. Je lui ai évité de devenir un mauvais Victor Hugo.

— Il ne l’était pas.

— Grâce à moi.

Le dossier fut classé dans les Non-Voy-Agir(s), catégorie rare des déplacements qui n’ont pas eu lieu parce que l’Empereur a trouvé plus simple de chercher la personne dans l’annuaire.

DOSSIER CLOS PAR JUL

Ministère Mystère — Bureau des Voy-Agir(s)

Le déplacement temporel n’ayant pas été effectué, les dégâts historiques sont considérés comme limités.