Ministère des Participations


GAGS FACTURÉS

Rapports réels ou recueils tamponnés.

 

— Jul.

— Non.

— Tu ne sais même pas ce que je vais dire.

— Vous avez dit mon nom avec une majuscule financière. Donc non.

— Nous avons un problème.

— Nous avons un Empire entier. Soyez précis, Sire.

— Des gens peuvent arriver ici.

Jul observa la page. Puis le menu. Puis les sous-pages. Puis les couloirs. Puis les portes inutiles. Puis les panneaux qui promettaient une orientation sans l’assurer.

— Peu probable.

— Mais possible.

— Statistiquement, quelqu’un qui arrive jusqu’ici n’est plus un visiteur. C’est un survivant.

Alex Ier sourit.

— Justement. Il mérite une récompense.

— Une sortie ?

— Mieux.

— Une excuse ?

— Non. Un service littéraire.

Jul ferma lentement les yeux.

— Dites-moi que vous n’avez pas créé un bureau.

— J’ai créé un œil.

— C’est pire.

— L’Œil de l’Empereur.

— Évidemment.

Alex montra la page d’un geste large.

— Ici, les auteurs perdus peuvent déposer leur œuvre.

— Perdus comment ?

— Suffisamment pour avoir trouvé cette page.

— Donc la première sélection éditoriale, c’est l’errance.

— Exactement. Nous ne voulons pas de clients pressés. Nous voulons des gens capables de se perdre jusqu’au fond de l’Empire, de tomber sur LOST Édition, de comprendre que les livres sont peut-être perdus, puis de découvrir qu’un autre bureau, encore plus suspect, propose de juger les leurs.

— Vous réalisez que ça ne ressemble pas à une stratégie commerciale ?

— C’est une stratégie impériale.

— Donc non.

— Donc oui.

Jul lut le titre.

— “L’Œil de l’Empereur”. Vous voulez vraiment faire croire que nous allons lire les manuscrits des gens ?

— Nous allons les lire.

— Vraiment ?

— Oui.

— Entièrement ?

Alex hésita une seconde, ce qui fut immédiatement classé comme aveu administratif.

— Suffisamment impérialement.

— Sire.

— Oui, entièrement, si le format annoncé le permet. Nous ne sommes pas des sauvages. Nous sommes une institution.

— Une institution qui cache son service littéraire au fond d’un site absurde.

— Pour éviter la foule.

— Il n’y aura pas de foule.

— Grâce à mon génie logistique.

Jul soupira.

— Et qu’est-ce qu’ils reçoivent, ces pauvres auteurs ?

Alex leva un doigt.

— D’abord, une scène de réception.

— Une quoi ?

— Leur manuscrit arrive dans l’Empire. Je le vois. Je m’interroge. Je m’emballe. Tu refuses de canoniser l’œuvre avant lecture. C’est notre protocole.

— Notre protocole, c’est que je vous empêche de dire “chef-d’œuvre” avant la page deux.

— Voilà. Une scène de réception.

— Ensuite ?

— Ensuite, un rapport.

— Un vrai ?

— Oui. Un vrai rapport littéraire. Environ trois mille mots. Forces, faiblesses, structure, personnages, style, rythme, cohérence, potentiel, risques, conseils.

Jul se méfia.

— Lucide ?

— Tu es là pour ça.

— Cynique ?

— Tu es encore là pour ça.

— Utile ?

— Si l’auteur veut progresser, oui. S’il ne veut pas, non. Nous ne forçons personne à comprendre son propre livre.

— Enfin une limite saine.

— Ensuite, un débrief.

— Je suppose que je dois y participer.

— Naturellement. Tu expliques ce que tu as lu. Je comprends de travers. Tu corriges. Je transforme quand même une partie de ta correction en preuve de grandeur.

— Donc le client assiste à notre dysfonctionnement.

— À notre méthode.

— C’est pareil.

— En Absurdie, oui.

Jul descendit la page.

— Et l’Absurdité ?

Alex eut un sourire dangereux.

— Ah.

— Je connais ce “ah”. Ce “ah” coûte du temps.

— Après le rapport, nous proposons une visite absurdienne de l’œuvre.

— C’est-à-dire ?

— Nous entrons dans le manuscrit. Nous rencontrons ses personnages, ses idées, ses défauts, ses scènes, ses obsessions. Nous nous promenons dedans comme deux agents impériaux non autorisés.

— Donc nous transformons l’œuvre du client en texte Absurdie.

— Avec son autorisation.

— Important.

— Très important. S’il accepte, l’Absurdité peut être publiée sur le site. Son œuvre devient une province visitée de l’Empire. S’il refuse, elle reste privée.

— Et s’il accepte puis regrette ?

— Il fallait lire le panneau.

— Quel panneau ?

Alex désigna une phrase invisible.

— “Toute entrée en Absurdie peut provoquer une annexion partielle du réel.”

— Ce panneau n’existe pas.

— Il existera.

Jul se frotta le front, bien qu’il n’eût pas de front stable.

— Donc résumons. Un auteur se perd dans le site. Il arrive ici. Il découvre que ce n’est pas seulement une blague. Il paie. Nous lisons son texte. Nous lui donnons un vrai rapport. Puis, éventuellement, nous écrivons une Absurdité inspirée de son œuvre.

— Exactement.

— Et vous appelez ça comment ?

— Un gag facturé.

— Mauvaise idée commerciale.

— Gag de qualité.

— Encore pire.

— Un gag concret, Jul. Le gag fait rire, mais il livre quelque chose. Le rapport existe. La lecture existe. Le texte existe. Le client ne paie pas une promesse creuse. Il paie pour voir son œuvre passer devant le tribunal orange.

— Tribunal non homologué.

— Littérairement homologué par moi-même.

— C’est ce que je dis.

Alex prit un ton plus grave, ce qui inquiéta aussitôt le mobilier.

— L’Œil de l’Empereur n’est pas un cabinet universitaire. Ce n’est pas une école d’écriture. Ce n’est pas une agence littéraire. Ce n’est pas une promesse de publication. Ce n’est pas un certificat de talent. C’est un regard.

— Un regard avec facture.

— Oui. Un regard avec facture. Parce qu’un regard gratuit est souvent distrait.

— Et un regard payant peut être mauvais.

— Le nôtre sera au moins mémorable.

— Ce n’est pas une garantie.

— C’est une menace élégante.

Jul relut la page.

— Et l’argent ?

— L’argent finance l’Empire.

— Dites-le proprement.

— L’argent finance l’entretien du site, les textes, les livres, les archives, les erreurs, les corrections, les procès, les couloirs, les portes inutiles, les taxes imaginaires et les futures catastrophes éditoriales.

— Donc le client achète un rapport, mais en réalité il alimente la machine.

— Il devient complice.

— Il devient client.

— Les deux.

— Et s’il n’a pas d’œuvre ?

Alex se redressa.

— Très bonne question.

— Je regrette déjà.

— S’il n’a rien écrit, mais qu’il souhaite malgré tout financer l’Empire, il peut acheter Volume 0.

— La Taxe à la Valeur Absurde.

— Exactement.

— Vous savez que ce n’est pas une vraie taxe.

— C’est une taxe volontaire.

— Donc un achat.

— Une taxe volontaire avec couverture.

— Donc un livre.

— Un livre fiscalement imaginaire.

Jul abandonna la précision juridique pour sauver sa journée.

— Donc, pour les gens normaux : s’ils ont écrit quelque chose, ils peuvent demander un rapport. S’ils n’ont rien écrit mais veulent soutenir le site, ils peuvent acheter Volume 0.

— Voilà.

— Et s’ils ne veulent ni rapport ni livre ?

— Ils peuvent continuer à se perdre gratuitement dans l’Empire.

— Enfin une offre raisonnable.

Alex regarda la page avec satisfaction.

— Tu vois, Jul. C’est clair.

— Non. C’est absurdement clair. Ce qui est différent.

— C’est notre spécialité.

— Je vais écrire une mention.

— Laquelle ?

Jul prit le tampon noir.

L’Œil de l’Empereur est un gag facturé. Mais le rapport est réel. L’Absurdité est réelle. La lecture est réelle. L’utilité, elle, dépendra aussi de l’auteur, de son manuscrit, de sa capacité à entendre une critique, et de son niveau de résistance à deux personnages qui n’auraient jamais dû ouvrir un service littéraire.

Alex relut.

— C’est honnête.

— C’est le minimum.

— C’est vendeur ?

— Modérément.

— Donc crédible.

— Malheureusement, oui.

Alex ajouta en bas de page :

Vous avez un manuscrit ? L’Œil peut le lire.

Vous n’avez rien écrit ? Achetez Volume 0.

Vous ne voulez rien payer ? Promenez-vous. L’Empire tolère encore les visiteurs gratuits, tant qu’ils ne touchent pas aux tampons.

Jul observa la phrase.

— “Encore” ?

— Il faut maintenir une pression fiscale imaginaire.

— Vous êtes dangereux.

— Non. Je suis financé.

— Pas encore.

— Provisoirement prophétique.

Jul posa le dossier dans le registre.

— Très bien. L’Œil est ouvert.

— Officiellement ?

— Non.

— Officieusement ?

— Pire.

— Comment ?

Jul tamponna la page.

OUVERT PAR ACCIDENT.