Don particulier
Alex Ier découvre qu’il sait lire les pensées des gens qu’il connaît déjà par cœur.
Archives de l’Empire — Facultés impériales
Texte consacré à l’un des pouvoirs les plus discutables d’Alex Ier : prévoir ce que pensent les autres, surtout quand ils le répètent depuis trente ans.
Alex Ier, Médium de proximité
Alex Ier avait un don.
Encore un.
Il ne l’avait pas annoncé tout de suite, par modestie stratégique.
Il était médium.
Pas médium comme les mortels dans les salons violets, avec bougie, nappe douteuse et voix grave.
Médium d’Empire.
Médium de proximité.
Il savait ce que les gens allaient dire.
Toujours.
Enfin presque.
Jul flottait derrière le canapé.
— Vous n’êtes pas médium, Sire.
— Si.
— Vous connaissez juste les mêmes personnes depuis trente ans.
— C’est une forme supérieure de médiumnité.
— Non. C’est de l’habitude.
— L’habitude des autres devient mon don.
Jul resta silencieux.
C’était inquiétant : la phrase avait presque une logique.
Alex leva un doigt.
— Dudu arrive, je sais ce qu’il va dire.
— “Niveau brouillard, t’es comment ?”
— Tu vois.
— Ce n’est pas une preuve. C’est son bonjour.
— Nono arrive, je sais ce qu’il va dire.
— “Ça rapporte combien ?”
— Exactement.
— C’est aussi son bonjour.
Alex sourit
— Roro arrive, je sais ce qu’il pense.
— Tout le monde sait ce que Roro pense.
— Parce que tout le monde est médium ?
— Parce qu’il le dit avant même d’entrer.
— Jaloux.
Jul soupira.
— Claire ?
Alex se redressa légèrement.
— Claire, c’est différent.
— Oui.
— Elle n’a même pas besoin de parler.
— En général, quand votre fille regarde votre couronne, vos médailles et votre veste orange avant le collège, il n’est pas nécessaire de convoquer les morts.
— Je capte.
— Vous déduisez.
— Je capte en déduisant.
— C’est moins vendeur.
Alex réfléchit.
— BézéMina aussi.
— Elle va dire : “Range ton bordel.”
— Pas toujours.
— “Descends de ton trône.”
— Pas toujours.
— “Tu as encore acheté une connerie sur Amazon ?”
Alex baissa les yeux.
— Là, elle est forte.
— Elle n’est pas médium. Elle est informée.
— C’est pareil.
— Non.
— Dans un couple, si.
Jul dut reconnaître qu’il y avait là une matière juridique dangereuse.
Alex se leva, satisfait.
— Je suis donc médium.
— Non.
— Médium de proximité.
— C’est-à-dire ?
— Je lis parfaitement les pensées des gens que je connais déjà très bien.
— Donc vous êtes médium uniquement quand les informations sont déjà disponibles.
— Voilà.
— C’est nul.
— C’est fiable.
Jul se tut.
Encore une phrase qui survivrait peut-être au procès.
Alex reprit :
— Le vrai médium prétend lire l’invisible. Moi, je lis le prévisible. C’est plus honnête.
— C’est surtout moins spectaculaire.
— Mais beaucoup plus utile.
Il pointa le canapé.
— Un Empire ne se gouverne pas avec des visions. Il se gouverne avec des habitudes humaines repérées trop longtemps.
Jul plissa ses yeux de fumée.
— Vous venez de transformer quarante ans de fréquentation en pouvoir surnaturel.
— Oui.
— Et vous trouvez ça normal.
— Non.
— Ah.
— Je trouve ça impérial.
La nuance fut adoptée immédiatement, faute d’opposition institutionnelle valable.
Ce jour-là, l’Empire reconnut officiellement le don médiumnique d’Alex Ier.
Avec réserves.
Alex savait ce que les gens allaient dire parce qu’il les connaissait.
Il savait ce qu’ils pensaient parce qu’ils le pensaient depuis longtemps.
Il savait ce qu’ils allaient reprocher parce qu’ils l’avaient déjà reproché la veille, l’année précédente, ou en 1998.
Ce n’était peut-être pas de la magie.
Mais en Absurdie, la magie commence souvent là où les autres refusent d’admettre que l’Empereur avait encore prévu la blague.
Jul conclut :
— Vous êtes donc médium par répétition, Sire.
Alex sourit.
— Médium par fidélité.
— C’est plus joli.
— Je sais.
— Vous l’aviez prévu, Sire ?
Alex remit sa couronne.
— Évidemment.