3x(N.0.É)

 

Jul classait des archives.

C'était un travail ingrat mais nécessaire. L'Empire produisait chaque année des quantités considérables de dossiers, d'incidents, de procès, de décrets contradictoires, de cartes erronées, de vérités provisoires et de catastrophes administratives.

Quelqu'un devait ranger tout cela.

Malheureusement, ce quelqu'un était souvent Jul.

Alex, lui, participait autrement.

Il ouvrait les dossiers.

Il les mélangeait.

Puis il demandait pourquoi le classement était devenu incompréhensible.

Ce jour-là, Jul travaillait dans les Archives des Voy-Agir(s).

Les rayonnages montaient jusqu'au plafond.

Des milliers de dossiers s'entassaient.

Alex déambulait entre les étagères lorsqu'il aperçut une chemise rouge coincée derrière un registre.

L'étiquette était étrange.

3x(N.0.É)

Alex plissa les yeux.

— Jul.

— Oui.

— Il y a un virus.

— Non.

— Un dossier corrompu.

— Non plus.

— Une formule mathématique.

— Certainement pas.

Alex sortit le dossier.

Il était anormalement épais.

— Alors c'est quoi ?

Jul leva la tête.

Il vit la couverture.

Puis il poussa un très long soupir.

— Ah.

— Ah quoi ?

— Noé.

Alex resta silencieux quelques secondes.

— Le type avec le bateau ?

— Le prophète avec le bateau.

— Ah oui.

Nouveau silence.

— Pourquoi il y a marqué trois fois ?

Jul referma lentement son registre.

— Parce qu'on y est allés trois fois.

— Ah bon ?

— Oui.

— Et pourquoi je ne m'en souviens pas ?

— Parce qu'à chaque fois vous considériez avoir réussi.

Alex sourit.

— Donc j'avais réussi.

— Non.

— Presque réussi.

— Non plus.

— Partiellement réussi.

— Toujours pas.

Alex ouvrit le dossier.

Les premières pages étaient couvertes de rapports d'incidents.

Puis venaient des témoignages.

Puis des plaintes.

Puis plusieurs demandes de réparation.

Puis un document signé par Noé lui-même.

Alex parcourut rapidement le texte.

— Il nous aime bien.

— Non.

— Il nous connaît.

— Oui.

— C'est déjà ça.

Jul regarda le plafond.

— Sire.

— Oui ?

— Si un jour vous arrivez dans une époque ancienne et qu'un prophète vous reconnaît immédiatement...

— C'est bon signe.

— Non.

— Ça veut dire que je suis célèbre.

— Ça veut dire que vous êtes devenu un précédent administratif.

Alex continua sa lecture.

Puis il tomba sur une annotation manuscrite.

Une seule phrase.

"Oh non. Pas encore eux."

— Il parle de nous ?

— Oui.

— C'est touchant.

— Ce n'était pas censé l'être.

Alex tourna la page.

Le premier rapport apparut.

Jul se leva.

— Je vous préviens.

— De quoi ?

— Vous allez encore penser que vous aviez raison.

— J'avais raison ?

— Non.

— Alors pourquoi tu me préviens ?

Jul regarda le dossier.

Puis il désigna le premier chapitre.

Voy-Agir n°1 : Les fenêtres sous la ligne d'eau.

Et immédiatement les archives s'ouvrirent.

 

Le ciel était gris.

La pluie tombait déjà.

Pas encore le Déluge.

Mais quelque chose s'en approchait.

Une immense arche occupait la vallée.

Des ouvriers transportaient du bois.

Des animaux arrivaient par groupes.

Et Noé supervisait l'ensemble.

Alex observa la construction.

— Pas mal.

— Oui.

— Un peu austère.

— C'est une arche.

— Justement.

Ils avancèrent.

Noé les aperçut.

À cette époque-là, il ne les connaissait pas encore.

Il les regarda comme il regardait tout le monde.

Avec prudence.

— Bonjour.

— Bonjour, répondit Alex.

— Vous êtes qui ?

— Voyageurs.

— D'où ?

— Question compliquée.

— Très compliquée, confirma Jul.

Noé décida de ne pas approfondir.

C'était probablement une bonne décision.

Alex fit le tour du navire.

Il inspecta les ponts.

Les réserves.

Les enclos.

Les accès.

Puis il fronça les sourcils.

— Il manque quelque chose.

Jul sentit immédiatement le danger.

— Non.

— Si.

— Non.

— Les poissons.

— Quels poissons ?

— Ceux qui sont dehors.

Jul cligna des yeux.

— Sire.

— Oui ?

— Les poissons vivent dans l'eau.

— Justement.

Alex regarda l'arche.

Puis l'océan qui montait lentement à l'horizon.

Puis l'arche à nouveau.

— Ils vont manquer d'air.

— Non.

— Tu en sais rien.

— Je sais littéralement comment fonctionne un poisson.

Alex partit à la recherche de Noé.

Jul le suivit.

Avec résignation.

Une demi-heure plus tard, Alex expliquait son projet devant une maquette improvisée.

— Donc ici.

— Oui.

— Et ici.

— Oui.

— Et ici.

— Oui.

— Vous voulez faire des ouvertures ?

— Exactement.

Noé regarda le plan.

— Sous la ligne de flottaison ?

— Les poissons seront ravis.

Jul ferma les yeux.

Très lentement.

— Sire...

— Oui ?

— Une ouverture sous la ligne de flottaison possède déjà un nom.

— Ah ?

— Une fuite.

La catastrophe commença environ trois jours plus tard.

La première pluie sérieuse tomba sur le troisième matin.

Noé avait tout préparé.

Les animaux étaient montés.

Les réserves étaient rangées.

Les portes principales étaient verrouillées.

L'arche craquait sous le vent, mais elle tenait.

Jul, qui avait passé les dernières heures à vérifier discrètement ce qu'Alex avait pu toucher, commençait presque à croire qu'ils allaient traverser l'épisode sans provoquer de modification majeure.

C'était une erreur.

Alex apparut sur le pont inférieur, les manches retroussées, les cheveux mouillés, l'air fier de l'homme qui vient de faire quelque chose d'irréversible.

— Jul.

— Non.

— Tu ne sais même pas ce que je vais dire.

— C'est précisément pour ça que je dis non.

— Les poissons ont de la lumière.

Jul se figea.

— Pardon ?

— De la lumière. De l'air. Une meilleure visibilité. Une expérience immersive.

— Sire.

— J'ai amélioré le bateau.

Jul descendit lentement.

Trop lentement pour empêcher quoi que ce soit.

Sur la coque, sous le niveau de l'eau, plusieurs petites ouvertures avaient été installées. Elles étaient propres. Bien découpées. Encadrées de bois. Avec de petits volets.

Jul resta devant.

Il regarda les volets.

Puis l'eau.

Puis Alex.

— Ce sont des fenêtres.

— Des hublots.

— Ce sont des fenêtres.

— Des hublots bibliques.

— Ce sont des trous.

Alex leva un doigt.

— Des trous pensés.

À ce moment précis, le premier volet céda.

Un jet d'eau entra dans l'arche avec une violence immédiate.

Puis un deuxième.

Puis un troisième.

Les chèvres hurlèrent.

Les poules partirent dans toutes les directions.

Deux girafes essayèrent de reculer en même temps dans un couloir trop étroit.

Noé surgit.

— Qu'est-ce que c'est ?

Jul désigna Alex.

Alex désigna les poissons, qu'on ne voyait pas.

— Aération extérieure.

Noé resta immobile.

— Vous avez percé mon arche ?

— Pas toute.

— Sous l'eau ?

— Pour les poissons.

Noé regarda Jul.

Jul regarda Noé.

Il n'y eut pas besoin de traducteur.

L'eau montait déjà dans les enclos du bas.

On tenta de colmater.

On lança des couvertures.

On poussa des caisses.

On fit reculer les animaux.

Alex proposa de fermer les fenêtres.

Jul lui expliqua que fermer une fenêtre qui n'aurait jamais dû exister n'était pas une stratégie de sauvetage.

Noé pria.

Jul épongea.

Alex supervisa.

Cela n'améliora rien.

L'arche, qui devait sauver le monde, pencha lentement sur bâbord.

— Elle flotte encore, observa Alex.

— Elle coule.

— Elle flotte en descendant.

— C'est couler.

— C'est une nuance.

Noé se tourna vers eux.

Son visage n'était pas encore celui de l'homme qui les reconnaîtrait plus tard.

Pas encore.

Mais quelque chose venait de s'inscrire.

Une fatigue ancienne.

Une méfiance.

Un début de doctrine.

— Qui vous a envoyés ?

Alex répondit avec sérieux :

— Probablement l'Histoire.

Jul murmura :

— Une erreur de routage.

L'arche finit par s'immobiliser contre une colline avant de disparaître complètement. Il fallut reconstruire. Recompter. Réembarquer. Reconvaincre les animaux, ce qui fut plus compliqué avec les espèces déjà trempées.

Noé passa devant Alex sans un mot.

Alex tenta de l'aider à porter une planche.

Noé la reprit immédiatement.

— Ne touchez plus au bois.

— Même pas pour soutenir ?

— Surtout pas pour soutenir.

Jul nota mentalement la première règle du dossier Noé :

Ne jamais laisser Alex identifier un besoin technique dans une construction sacrée.

Alex, lui, conserva une autre version des faits.

— On a appris quelque chose.

— Oui, dit Jul.

— Les poissons n'aiment pas les fenêtres.

— Non.

— Les bateaux n'aiment pas les fenêtres.

— Sous la ligne d'eau, non.

— Donc le problème, ce n'était pas l'idée.

Jul regarda l'épave.

— Bien sûr que si.

— C'était l'emplacement.

Jul ouvrit la bouche.

La referma.

Puis il comprit que certaines batailles devaient être abandonnées pour préserver l'avenir.

L'archive se referma sur cette phrase d'Alex, écrite plus tard dans le rapport impérial :

Première tentative : succès partiel. L'arche a coulé, mais les poissons n'ont pas porté plainte.

 

Le dossier suivant s'ouvrit sans attendre.

Voy-Agir n°2 : Google Maps / Guide.

Cette fois, Noé les vit arriver de loin.

Il était plus âgé.

Ou peut-être était-ce la même époque, mais un autre pli du récit.

Avec les Voy-Agir(s) bibliques, Jul avait appris à se méfier des dates. La Bible n'avait pas été conçue pour supporter les retours d'Alex dans ses marges.

La pluie n'était pas encore tombée.

L'arche était presque prête.

Plus solide.

Plus haute.

Sans fenêtre sous l'eau.

Jul nota ce détail avec soulagement.

Noé, lui, n'éprouva aucun soulagement.

Il aperçut Alex au pied de la rampe.

Puis Jul.

Son visage se vida.

— Non.

Alex sourit.

— Il me reconnaît.

— Oui, dit Jul.

— Tu vois ?

— Je vois.

— Il y a une aura.

— Il y a un traumatisme.

Noé descendit rapidement.

— Vous.

— Nous, confirma Alex.

— Pas cette fois.

— Justement, dit Alex. Cette fois, je viens en professionnel.

Noé regarda Jul.

— Il a dit ça la dernière fois ?

— Sous une autre forme.

— Et le bateau a coulé.

— Oui.

Alex leva les mains.

— Justement. J'ai compris.

Silence.

— Pas de fenêtres.

Noé plissa les yeux.

— C'est votre progrès ?

— C'est déjà beaucoup.

Jul intervint.

— Pour lui, oui.

Noé inspira profondément.

— Vous êtes prophètes ?

Alex allait répondre.

Jul le devança.

— Non.

Alex se vexa.

— On ne sait pas.

— Si.

— Techniquement, je peux annoncer des choses.

— Tout le monde peut annoncer des choses.

— J'ai annoncé qu'il allait pleuvoir.

Jul désigna le ciel noir.

— Tout le monde peut annoncer ça aussi.

Noé regarda Alex.

— Il y a déjà un prophète sur ce chantier.

— Très bien, dit Alex. Alors je serai guide.

Jul tourna lentement la tête.

— Guide de quoi ?

Alex sortit son téléphone.

— Guide d'itinéraire.

Noé observa l'objet comme on observe une maladie brillante.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Google Maps.

— Google quoi ?

— Une sorte de prophète plat.

Jul posa une main sur son visage.

Alex continua.

— Il indique les routes, les temps de trajet, les zones de bouchons, les accidents, les itinéraires alternatifs, les stations-service, les restaurants, les parkings, et parfois les mers quand il se trompe.

Noé ne comprit presque rien.

Il comprit assez.

— Il n'y aura bientôt plus de routes.

— Justement. Il faut anticiper.

Alex monta sur l'arche.

Il leva son téléphone vers le ciel.

Aucun réseau.

Il marcha jusqu'à la proue.

Toujours rien.

Il grimpa sur une caisse.

Rien.

Il demanda à un singe de tenir le téléphone plus haut.

Le singe accepta, puis partit avec.

La pluie commença.

— Très mauvais signe, dit Noé.

— Non, répondit Alex. C'est le moment où l'application cherche.

— Elle cherche quoi ?

— Une route.

Noé regarda l'eau monter autour de l'arche.

— Il n'y a plus de route.

— Il y a toujours une route.

— Où ?

Alex regarda l'écran.

La carte clignotait.

La localisation tournait dans le vide.

Puis une voix synthétique sortit du téléphone.

Signal GPS perdu.

Alex sourit.

— Elle réfléchit.

Jul murmura :

— Elle agonise.

L'arche se détacha enfin.

La vallée disparut peu à peu sous l'eau.

Noé tenait la barre.

Alex se plaça à côté de lui.

— Dans deux cents mètres, prenez légèrement à droite.

Noé tourna vers lui un regard dangereux.

— À droite de quoi ?

Alex consulta l'écran.

— De l'eau.

— Il y a de l'eau partout.

— C'est pour ça que c'est légèrement.

Jul s'accrocha à un montant.

Les animaux commençaient à s'agiter.

La pluie frappait le toit comme une armée.

Le vent poussait l'arche de travers.

Alex recommença :

— Recalcul de l'itinéraire.

— Il n'y a pas d'itinéraire, dit Jul.

— Il y en a toujours un.

— Nous sommes dans une punition divine mondiale.

— Même les punitions ont une logistique.

Noé tenta de garder le cap.

Mais Alex avait déjà trouvé une option.

— Il propose un itinéraire plus rapide.

— Qui ? demanda Noé.

— Le prophète plat.

— Ne l'écoutez pas.

— Trop tard.

Alex attrapa la barre pour aider.

Noé hurla.

Jul hurla aussi, mais plus intérieurement.

L'arche vira brutalement.

Elle évita de peu un sommet d'arbre.

Percuta un rocher invisible.

Rebondit.

Tourna.

Les éléphants tombèrent contre les rhinocéros.

Les canards, eux, semblèrent approuver.

Le téléphone annonça :

Faites demi-tour dès que possible.

Noé pâlit.

— Demi-tour vers quoi ?

Alex observa l'eau derrière eux.

— Le point de départ.

Jul cria :

— Le point de départ est sous quarante mètres d'eau.

Alex répondit :

— C'est peut-être pour ça que ça dit dès que possible.

Noé reprit la barre de force.

La pluie devint plus dense.

Le téléphone vibra.

Alex lut.

— Ah.

— Quoi ? demanda Jul.

— Route fermée.

Jul ne sut pas s'il devait rire ou mourir.

Noé regarda le ciel.

— Seigneur, pourquoi ?

Le téléphone répondit avant Dieu :

Vous êtes arrivé.

Personne n'était arrivé nulle part.

L'arche tournait au milieu d'une mer sans bord.

Noé, trempé, épuisé, furieux, arracha le téléphone des mains d'Alex et le jeta dans l'eau.

Alex ouvrit la bouche.

— C'était mon guide.

Noé répondit :

— Il a rejoint les poissons.

Jul nota mentalement la deuxième règle du dossier Noé :

Ne jamais laisser Alex remplacer une révélation divine par une application sans réseau.

Plus tard, dans le rapport, Alex écrivit :

Deuxième tentative : succès pédagogique. Le bateau n'a pas coulé. La navigation fut vivante.

Jul ajouta en marge :

Le mot "vivante" est ici juridiquement contestable.

Le troisième dossier ne s'ouvrit pas comme les deux autres.

Il résista.

La chemise trembla légèrement dans les mains de Jul, comme si l'archive elle-même hésitait à recommencer.

Sur la couverture, une annotation avait été ajoutée après coup :

Voy-Agir n°3 : Couleurs puis couples.

Alex sourit.

— Celui-là, je m'en souviens.

Jul pâlit.

— C'est mauvais signe.

— Non. Celui-là, je l'avais bien senti.

— C'est précisément pour ça que je pâlis.

Les pages tournèrent seules.

Et Noé réapparut.

Cette fois, il ne les vit pas arriver.

Il les sentit.

Il était debout devant l'arche, une tablette de bois à la main, en train de vérifier la liste des animaux.

Il s'arrêta brusquement.

Son dos se raidit.

Lentement, très lentement, il tourna la tête.

Alex leva la main.

— Salut.

Noé ferma les yeux.

— Oh non.

Jul baissa la tête.

— Bonjour, Noé.

— Pas encore eux.

Alex se redressa aussitôt.

— Il me reconnaît.

— Oui, dit Jul.

— Il y a une forme de fidélité.

— Il y a une forme de séquelle.

Noé descendit de la rampe.

Il ne cria pas.

C'était pire.

Il avait dépassé la colère.

Il était entré dans cette zone dangereuse où les hommes ne supplient plus Dieu, mais commencent à comprendre pourquoi Dieu s'éloigne.

— Vous avez percé mon arche.

Alex leva un doigt.

— Une version de ton arche.

— Vous avez guidé mon arche avec un caillou lumineux possédé.

— Un téléphone.

— Il a dit que j'étais arrivé au milieu de nulle part.

— C'est une fonctionnalité encore instable.

Noé inspira.

— Cette fois, vous ne touchez à rien.

— Très bien, dit Alex.

Jul le regarda.

— Vous acceptez, Sire ?

— Oui.

— Sans nuance ?

— Sans nuance.

Jul n'aima pas ça.

Alex sans nuance était souvent une nuance en préparation.

Noé reprit sa liste.

Les animaux arrivaient en files plus ou moins disciplinées.

Deux chevaux.

Deux chèvres.

Deux lions.

Deux éléphants.

Deux serpents.

Deux pigeons.

Deux créatures que personne ne sut identifier mais que Noé accepta par prudence.

Alex observa longtemps.

Trop longtemps.

— C'est mal rangé.

Jul ferma les yeux.

Noé serra sa tablette.

— Non.

— Si.

— Non.

— C'est le chaos.

— C'est le vivant.

— Justement. Il faut organiser le vivant.

Jul murmura :

— Seigneur, reprends-le.

Alex s'approcha des animaux.

— Regardez. Les blancs avec les blancs. Les bruns avec les bruns. Les rayés avec les rayés. Les tachetés ensemble. Les dangereux au fond. Les bizarres près de la sortie, au cas où il faudrait s'en débarrasser vite.

Noé blêmit.

— On ne se débarrasse de personne.

— Je parle logistiquement.

— C'est encore pire.

Jul tenta de couper court.

— Sire, le classement par espèces existe pour une raison.

— Oui, et c'est très conservateur.

— Nous sommes dans une arche destinée à préserver la création.

— Raison de plus pour qu'elle soit agréable à visiter.

Noé posa sa tablette.

— Ce n'est pas une exposition.

— Pas encore.

Jul attrapa Alex par le bras.

— On ne transforme pas l'arche de Noé en salon animalier.

— Je ne transforme pas. J'optimise.

— Vous allez mourir sur ce mot.

Alex recula avec dignité.

— Très bien. Pas par couleur.

Noé et Jul échangèrent un regard.

Ce n'était pas gagné.

Mais c'était une petite victoire.

Puis Noé fit l'erreur.

Il expliqua.

— Il faut simplement les faire entrer par couples.

Alex s'immobilisa.

— Par couples ?

— Oui.

— Ah.

Jul entendit le “ah”.

Il était trop tard.

Le “ah” d'Alex était un mécanisme de catastrophe.

— Sire...

— Non, non, j'ai compris.

— Vous n'avez pas compris.

— Si.

— Dites-moi ce que vous avez compris.

Alex sourit.

— Il faut mettre ensemble ceux qui vont bien ensemble.

Noé resta figé.

Jul parla très doucement.

— Non.

— Si.

— Non.

— C'est ce qu'il a dit.

— Il a dit couples.

— Voilà.

— Il voulait dire couples reproducteurs.

Alex eut une grimace de dégoût administratif.

— C'est très restrictif.

Noé leva les deux mains.

— C'est le principe.

— Le principe de quoi ?

— De sauver les espèces.

— Oui, mais dans une ambiance correcte.

Jul eut un vertige.

Noé, lui, commit une seconde erreur.

Il confia à Alex une tâche simple.

Très simple.

Trop simple.

— Vous ne touchez pas à la structure. Vous ne guidez pas. Vous ne percez rien. Vous regardez seulement les animaux entrer.

Alex accepta.

Puis il regarda.

Puis il tria.

Personne ne sut exactement à quel moment le simple regard devint une réorganisation complète.

Peut-être quand il sépara les deux lions parce qu'ils “avaient une mauvaise énergie”.

Peut-être quand il installa deux loups ensemble parce qu'ils “se comprenaient sans parler”.

Peut-être quand il mit deux éléphantes côte à côte en expliquant qu'elles avaient “une stabilité émotionnelle compatible”.

Noé était occupé aux réserves.

Jul courait après des sacs de grain.

Alex avait le terrain.

Et Alex, quand il avait le terrain, créait un empire.

Au bout d'une heure, l'arche était mieux rangée.

Vraiment mieux rangée.

C'était cela, le pire.

Les animaux étaient calmes.

Les duos semblaient harmonieux.

Les couloirs étaient fluides.

Les cris avaient diminué.

Même Jul, en revenant, dut reconnaître que l'ensemble paraissait étonnamment paisible.

— Qu'est-ce que vous avez fait ?

— Mon travail.

— Quel travail ?

— Médiation inter-espèces.

— Ce n'est pas un métier biblique.

Noé arriva.

Il regarda l'arche.

Les animaux.

Les rangées.

Les compartiments.

Puis, pendant quelques secondes, son visage se détendit.

— C'est... calme.

Alex hocha la tête.

— Merci.

Jul fronça les sourcils.

Le calme, avec Alex, n'était jamais une preuve.

C'était souvent le moment juste avant la preuve contraire.

Noé consulta sa tablette.

— Les lions ?

— Rangés.

— Les éléphants ?

— Rangés.

— Les chevaux ?

— Rangés.

— Les serpents ?

— J'ai séparé les plus hypocrites.

— Pardon ?

— Rien.

Noé avança.

Il inspecta.

Deux lions dormaient ensemble.

Deux mâles.

Deux éléphantes partageaient une ration.

Deux chevaux, visiblement frères, se tenaient côte à côte.

Deux chèvres très proches mâchaient la même corde.

Noé s'arrêta.

Il retourna vers Alex.

— Où sont les femelles ?

— Lesquelles ?

— Celles qui vont avec les mâles.

— Ah.

Jul posa la main sur le mur.

Il venait de comprendre.

Alex, lui, restait parfaitement tranquille.

— J'ai évité les tensions.

Noé parla lentement.

— Il fallait un mâle et une femelle.

— Pas toujours.

— Pour chaque espèce.

— C'est une vision très ancienne du couple.

— Nous sommes dans l'Ancien Testament.

— Justement. Il faut moderniser.

Jul murmura :

— Il vient de moderniser l'extinction.

Noé ne bougea plus.

La pluie commença à tomber.

Une goutte.

Puis deux.

Puis mille.

Personne ne cria.

C'était inutile.

L'arche était prête.

Le bois tenait.

Les fenêtres n'existaient pas.

Le guide lumineux avait disparu.

Tout semblait enfin fonctionner.

Sauf l'avenir.

Noé regarda les animaux.

Puis Alex.

Puis le ciel.

— Seigneur.

La pluie redoubla.

— Ils l'ont encore fait.

Alex se défendit.

— Pas du tout. Cette fois, rien n'a coulé.

Jul répondit :

— C'est pire.

— Rien n'a explosé.

— C'est pire.

— Tout le monde s'entend.

— C'est précisément pire.

Noé recula lentement.

— Vous avez sauvé les individus.

Alex sourit.

— Voilà.

— Pas les espèces.

Le sourire d'Alex resta suspendu quelques instants.

Puis il chercha une sortie.

— On peut toujours refaire un tri.

Noé désigna l'eau qui montait déjà jusqu'à la rampe.

— Maintenant ?

— Rapidement.

Un rugissement retentit.

Deux chevaux refusèrent d'être séparés.

Les éléphants bloquèrent un couloir.

Les serpents avaient disparu, ce qui n'était jamais bon signe.

Jul nota mentalement la troisième règle du dossier Noé :

Ne jamais laisser Alex entendre le mot "couple" sans dictionnaire biologique à proximité.

Noé monta dans l'arche.

Alex voulut suivre.

Noé l'arrêta.

— Non.

— Je peux aider.

— C'est exactement ce que je crains.

— On a presque réussi.

Noé se retourna.

La pluie dégoulinait sur son visage.

— Encore un Déluge pour rien.

La phrase tomba plus lourdement que l'eau.

Même Alex ne répondit pas tout de suite.

Jul comprit alors pourquoi le dossier portait ce nom.

3x(N.0.É)

Trois passages.

Trois incidents.

Trois catastrophes.

Et un résultat supérieur à la somme des erreurs.

Noé n'avait plus seulement survécu au Déluge.

Il avait survécu à Alex.

Ce qui, dans certaines archives, méritait presque un statut prophétique.

 

Les pages cessèrent de tourner.

Alex et Jul se retrouvèrent dans les Archives des Voy-Agir(s).

Le dossier était toujours ouvert sur la table.

Jul resta debout devant lui.

Alex, lui, semblait pensif.

C'était rarement bon.

— Donc Noé nous connaît vraiment.

— Oui.

— Depuis longtemps.

— Trop longtemps.

— Et à chaque fois, il nous voit arriver avant une catastrophe.

— Voilà.

Alex hocha lentement la tête.

— Je suis donc un signe.

— Oui.

— Un signe divin.

— Non.

— Un signe biblique.

— Pas exactement.

— Un avertissement.

Jul hésita.

— Là, oui.

Alex sourit.

— Tu vois.

— Pas dans le sens qui vous arrange.

Alex regarda le dossier.

— Et pourquoi il n'est pas fermé ?

Jul tourna la dernière page.

Il y avait une ligne rouge.

Une seule.

Retour quasi certain.

Alex se pencha.

— Ça veut dire qu'on y retourne ?

— Probablement.

— Quand ?

— Dès que vous penserez trop fort à Noé.

Alex fixa le dossier.

Jul comprit immédiatement son erreur.

— Ne pense pas à Noé.

— Je ne pense pas à Noé.

— Vous pensez à Noé.

— J'essaie de ne pas penser à Noé.

— C'est penser à Noé.

Le dossier vibra.

Très légèrement.

Alex recula.

Jul posa la main dessus pour le maintenir fermé.

— Sire.

— Oui ?

— À partir de maintenant, Noé n'est plus un souvenir.

— C'est quoi ?

Jul referma la chemise.

L'étiquette 3x(N.0.É) brilla une seconde dans la pénombre des archives.

— Une récidive en attente.

Alex resta silencieux.

Puis il demanda :

— On y retourne quand ?

Jul ne répondit pas tout de suite.

Au loin, dans les Archives, un bruit d'eau se fit entendre.

Une goutte.

Puis deux.

Jul ferma les yeux.

— Bientôt.