Jojo
La Grue avant le Trône
Caen, 1946.
Alex Ier arriva dans un nuage de poussière blanche, entre deux murs éventrés, une poutre calcinée et un silence qui n’avait pas encore compris que la guerre était finie.
Jul apparut derrière lui, noir, flottant, déjà contrarié.
— Où sommes-nous ?
Alex regarda les gravats, les façades ouvertes, les rues coupées, les pierres entassées comme des dossiers mal classés.
— En Absurdie.
— Non, dit Jul.
— Si. Regarde : tout est détruit, personne ne comprend le plan, et pourtant tout le monde affirme que ça va repartir.
— Ça s’appelle Caen.
— Donc une province avancée.
Jul observa la ville.
Il n’avait pas envie de rire.
Pas tout de suite.
Les marteaux frappaient déjà. Des hommes portaient des sacs, tiraient des planches, mesuraient des murs qui n’existaient plus. La ville sentait la craie, la poudre froide, le ciment frais et la promesse forcée.
Alex avança.
— Ils reconstruisent vite.
— Ils n’ont pas le choix.
— C’est souvent comme ça que commencent les empires.
Au détour d’une rue, ils virent une grue orange.
Elle tournait lentement au-dessus des ruines, haute, maigre, presque insolente.
Alex s’arrêta net.
— Jul.
— Quoi ?
— Tu vois ?
— Je vois une grue.
— Non. Tu vois le commencement.
Au pied du chantier, un homme criait des ordres avec la précision d’un chef de guerre qui aurait remplacé les canons par des brouettes.
Casque de travers.
Mains dures.
Regard clair.
Il parlait aux ouvriers, aux pierres, aux retards, aux fournisseurs, comme si le réel était un animal lourd qu’il fallait tenir par le col.
Sur la grue, en bleu électrique, un nom se dressait.
R.U.F.A.
Alex lut les lettres.
Puis il regarda l’homme.
— C’est lui.
Jul fronça les yeux.
— Lui qui ?
— Jojo.
— Ton ancêtre ?
— Le premier Empereur Orange.
Jul soupira.
— Il n’a pas l’air au courant.
— Les fondateurs ne sont jamais au courant. Sinon ils déposeraient un dossier.
Alex s’approcha.
Jojo se retourna.
— Vous êtes qui, vous ?
Alex ouvrit les bras.
— Alex Ier, Empereur d’Absurdie, descendant provisoire de votre chantier éternel.
Jojo le fixa.
Puis regarda Jul.
Puis revint à Alex.
— Vous cherchez du travail ?
Jul sourit.
— Voilà une réponse saine.
Alex ne se démonta pas.
— Nous venons du futur.
Jojo hocha la tête.
— Alors vous savez si le camion de briques arrive avant midi ?
Alex hésita.
— Le futur est flou.
— Donc vous ne servez à rien.
— Pas directement.
— Comme les architectes.
Jul nota mentalement que Jojo avait compris la philosophie sans passer par le grec.
Une charrette passa, pleine de pierres récupérées.
Jojo la suivit du regard.
— Ici, on ne discute pas trop. On rebâtit.
Alex regarda les gravats.
— Vous avez perdu une ville.
— On a surtout gagné des chantiers.
Jul leva les yeux.
— Brutal.
Jojo haussa les épaules.
— Les morts, on les pleure. Les murs, on les remonte. Si on mélange les deux, on n’avance pas.
Cette fois, Alex se tut.
Même l’Empereur savait reconnaître une phrase qui n’avait pas besoin de couronne.
Au-dessus d’eux, la grue orange pivota dans le ciel gris.
— Pourquoi orange ? demanda Alex.
Jojo regarda la machine.
— Parce qu’on la voit.
— C’est tout ?
— C’est déjà beaucoup.
Jul se tourna vers Alex.
— Voilà. Toute votre théologie chromatique vient peut-être d'un problème de visibilité sur chantier.
Alex prit un air blessé.
— Tu réduis le sacré à la sécurité.
— Non. Votre ancêtre vient de le faire.
Jojo pointa la grue.
— Une machine qu’on ne voit pas tue quelqu’un. Une machine qu’on voit, elle travaille.
Alex resta immobile.
L’orange n’était donc pas né d’une vision.
Pas d’une prophétie.
Pas d’un délire esthétique.
Il était né d’un chantier, d’un danger, d’un besoin simple : être vu dans la poussière.
— C’est magnifique, dit Alex.
— C’est pratique, répondit Jojo.
— C’est souvent la même chose, murmura Jul.
Plus loin, des ouvriers dressaient une palissade. Orange, elle aussi. Un camion passa, orange. Un panneau de chantier s’inclina dans le vent. Orange encore.
Caen, peu à peu, se couvrait de cette couleur comme d’une fièvre utile.
Jojo tira sur sa cigarette.
— Les Américains ont cassé, maintenant ils paient. Nous, on rebâtit. Chacun son métier.
— Vous transformez la catastrophe en facture, dit Jul.
— Et alors ? Une facture payée vaut mieux qu’un beau discours gratuit.
Alex sourit.
— Jul, note.
— Je refuse.
— Note quand même.
Jul nota :
Jojo : règne par devis, béton et évidence. Ne croit pas à l’Empire, ce qui le rend dangereux.
Alex s’approcha de la grue.
— Vous savez, un jour, cette couleur deviendra impériale.
Jojo éclata de rire.
— Mon gars, si un jour l’orange devient impérial, c’est que les rois auront enfin compris les chantiers.
— Justement.
Jojo le regarda plus attentivement.
— Vous êtes bizarre.
— Héréditairement.
— Ça, je veux bien le croire.
Un ouvrier appela depuis l’échafaudage.
Jojo répondit sans lever la voix. Tout le monde comprit. Même les pierres semblèrent se ranger.
Alex observa la scène avec une gravité nouvelle.
— Il commande sans sceptre.
— Il a mieux, dit Jul.
— Quoi ?
— Des gens qui savent pourquoi ils obéissent.
Alex encaissa.
C’était rude.
Presque vexant.
Presque vrai.
Jojo reprit son carnet, griffonna deux chiffres, barra un prix, en ajouta un autre.
— Vous voyez ça ? dit-il.
— Une addition ? demanda Alex.
— Non. Une ville qui revient.
Il rangea le crayon derrière son oreille.
— On peut parler tant qu’on veut. À la fin, il faut quelqu’un pour monter le mur.
Jul resta silencieux.
Alex aussi.
Au loin, une cloche sonna. Ou peut-être un marteau. En 1946, les deux se ressemblaient.
La grue orange continua de tourner au-dessus de Caen.
Pas majestueuse.
Pas divine.
Pas absurde.
Utile.
Et c’était peut-être pire.
Alex comprit alors que l’Empire n’était pas né seulement d’une idée.
Ni d’un livre.
Ni d’une blague.
Ni même d’un décret.
Avant le trône, il y avait eu la grue.
Avant la couronne, le casque.
Avant les lois absurdes, les devis.
Avant Jul, la poussière.
Avant Alex Ier, Jojo.
— Je crois que je viens de trouver une origine, dit Alex.
Jul se raidit.
— Encore une ?
— Une vraie.
— Méfiez-vous. Les vraies origines supportent mal vos phrases.
Jojo leva la main vers eux.
— Bon, les philosophes, si vous ne portez rien, poussez-vous. J’ai une ville à relever.
Alex s’inclina légèrement.
Jul le vit.
Il ne commenta pas.
C’était assez rare pour être noté.
Ils reculèrent dans la poussière, tandis que Jojo retournait au chantier.
La ville n’était pas sauvée.
Pas encore.
Mais elle refusait déjà de rester morte.
Et dans le ciel de Caen, une grue orange dessinait lentement le premier cercle d’un Empire qui ne savait pas encore qu’il s’appellerait Absurdie.
Jul écrivit au bas de l’archive :
«L’Empire n’est pas né d’un rêve.
Il est né d’une grue.»
Alex ajouta :
«Et d’un devis probablement bien margé.»