Claire — Hors Empire

 

— Papa.

— Oui ?

— Tu ne mets pas la couronne.

Alex Ier tenait déjà la couronne dans la main.

Clés de voiture dans une poche, téléphone dans l’autre, veste orange sur le dos, air innocent d’un homme surpris en pleine monarchie matinale.

— Ce n’est pas une couronne, dit-il. C’est un rappel institutionnel.

— C’est une couronne.

— Un symbole.

— Une couronne.

— Un symbole couronné.

Claire le regarda.

Alex reposa la couronne.

— Pas les médailles non plus.

— Elles sont discrètes.

— Elles font du bruit quand tu marches.

— C’est le bruit de l’Histoire.

— C’est le bruit de la honte devant le collège.

Il retira les médailles.

— La veste orange ? demanda-t-elle.

— Là, tu attaques la Constitution.

— Papa.

— Elle est sobre.

— Elle est orange.

— Justement. Sobre en Absurdie.

Elle soupira.

Ils montèrent en voiture.

Pendant quelques minutes, il n’y eut que le moteur, les feux rouges, le sac de cours, le matin réel.

Pas d’Empire.

Pas de proclamation.

Juste un père qui conduisait sa fille au collège.

Claire regardait par la fenêtre.

— Tu sais que c’est gênant, quand même ?

— Quoi ?

— Tout.

— Tout est vaste.

— Ton Empire. Les textes. Les photos. Les trucs orange. Les dossiers rouges. Internet.

Alex resta prudent.

— Les Dossiers Rouges sont verrouillés par Prudentia 3000.

— Papa.

— Quoi ?

— Je ne veux pas savoir comment ça s’appelle.

— D’accord.

Elle se tourna vers lui.

— Tu peux écrire. Tu peux faire tes trucs. Je sais que ça te fait du bien. Mais parfois, on dirait que tu veux mettre toute ta tête sur internet.

Alex sourit.

— C’est une tête intéressante.

— Papa.

— Oui. Pardon.

Le feu passa au vert.

— Tu préférais quand j’étais philosophe ? demanda-t-il.

— Je préférais quand tu faisais semblant d’être normal.

— Je n’ai jamais été très bon.

— Je sais.

Elle le dit sans méchanceté.

Comme une vieille vérité familiale.

— L’Empire, ce n’est pas contre toi, dit Alex.

— Je sais.

— C’est même un peu pour toi.

— Je sais aussi.

— Ah.

— Mais ça ne veut pas dire que tu dois venir au collège déguisé en empereur.

Silence.

— Nuance importante, dit Alex.

— Oui.

— Jul aurait dit pareil.

— Jul n’existe pas.

— C’est une position.

— C’est ma position.

Alex sourit.

— Tu es très républicaine ce matin.

— Je suis en troisième. C’est pire.

Ils arrivèrent près du collège.

Alex ralentit avant la rue.

Claire vérifia son sac, ses cheveux, son téléphone.

— Tu restes là.

— Je peux avancer un peu.

— Non.

— Juste devant le portail ?

— Non.

— Je ne descends pas.

— Encore heureux.

Il coupa le moteur.

Des élèves passaient avec leurs sacs et leurs mines fatiguées. Aucun ne savait qu’un Empereur d’Absurdie venait d’être neutralisé à cent mètres du portail par une adolescente en jean.

Claire posa la main sur la poignée.

Puis elle s’arrêta.

— Papa.

— Oui ?

— J’aime bien que tu sois bizarre.

Il ne répondit pas.

— Mais pas devant tout le monde.

Alex hocha la tête.

— Compris.

— Et pas trop.

— “Pas trop”, c’est techniquement contre ma nature.

— Essaie.

Elle ouvrit la portière.

— Et arrête de mettre toutes tes conneries sur internet.

— Toutes ?

— Papa.

— D’accord. Pas toutes.

Elle leva les yeux au ciel, puis sourit.

— T’es fatigant.

— Je sais.

— Mais je t’aime.

Elle sortit.

Alex la regarda marcher vers le collège.

Sans couronne.

Sans médailles.

Sans proclamation.

Dans le rétroviseur, son visage parut soudain moins impérial.

Juste père.

Ce qui, certains matins, demandait plus de courage que régner.

Il attendit qu’elle passe le portail.

Puis il baissa les yeux vers la couronne posée sur le siège passager.

— Tu vois, Jul, murmura-t-il, elle a encore censuré l’Empire.

La fumée noire ne répondit pas.

Peut-être parce qu’elle n’était pas là.

Peut-être parce que, pour une fois, elle était d’accord.