Les Témoins de l’Empire
Il y a ceux qui font partie
Les Témoins de l’Empire
Il y a ceux qui font partie de l’Empire.
Et il y a ceux qui passent.
Ce n’est pas pareil.
Les premiers portent un rôle, une fumée, une robe rouge, une couronne ou une honte adolescente devant le collège.
Les autres sonnent à la porte.
Ils entrent dans le palais comme on entre chez un pote.
Ils voient le canapé.
Ils voient la table basse.
Ils voient Alex.
Pas toujours l’Empereur.
Et c’est précisément pour ça qu’ils sont dangereux.
Ce jour-là, Dudu passa le premier.
Il entra, regarda le cendrier, puis demanda :
— Niveau brouillard, t’es comment ?
Alex leva la tête.
— L’Empire respire.
— Donc il tousse.
Jul apparut derrière le canapé.
— Enfin un diagnostic sérieux.
Dudu posa son blouson. Avec lui, la diplomatie avait toujours une odeur de bon plan.
Il parlait d’herbes de Provence non homologuées, de mousse noire, de Teneur Hautement Contrôlée.
Alex parlait prix, fidélité, histoire commune, souveraineté locale.
Dudu parlait par blocs.
Alex répondait à l’unité.
Les deux mentaient avec précision.
— T’es fatigant, dit Dudu.
— Je suis client historique.
— T’es surtout de mauvaise foi.
— C’est une tradition impériale.
Jul soupira.
— Et familiale.
Ils conclurent quelque chose.
Personne ne sut quoi.
Dudu repartit.
L’Empire avait respiré.
Ou toussé.
Le débat resta ouvert.
Roro passa ensuite.
Il entra comme un homme qui soupçonne les miroirs de travailler pour lui.
Cheveux longs, sourire large, démarche de soleil privé.
— Empereur, dit-il.
— Apollon, répondit Alex.
Roro sourit.
— Tu vois. Toi, tu sais.
Jul ferma les yeux.
— Je sens la pièce perdre trois points de QI.
Roro ne l’entendit pas.
Ou décida que la fumée était jalouse.
— Toujours aussi beau ? demanda Alex.
— Plus.
— Logique.
— L’âge me va bien.
— À toi, oui. Aux autres, non.
Roro hocha la tête.
Sincèrement.
Alex l’observa avec fascination.
Enfin quelqu’un de plus mégalomane que lui.
Ou au moins moins freiné.
— Tu te prends pour Apollon, dit Alex.
— Je ne me prends pas.
— Ah.
— Je suis.
Jul se pencha.
— Sire, prenez des notes. C’est vous sans bretelles.
Alex sourit.
— C’est beau.
— C’est dangereux.
— C’est souvent pareil.
Roro regarda le salon.
— Ton Empire, c’est bien.
— Merci.
— Il manque un peu de moi.
Alex éclata de rire.
— Magnifique. Tu viens dans mon Empire et tu trouves qu’il manque toi.
— Normal.
— Je t’aime beaucoup, Roro.
— Je sais.
— Mais tu es insupportable.
— Je sais aussi.
Roro repartit avec le calme d’un dieu qui n’a jamais demandé l’avis du temple.
Derrière lui, il resta un silence coiffé.
Puis Nono passa.
Nono ne regarda pas le canapé.
Il l’évalua.
Il ne regarda pas le site.
Il le calcula.
Il ne regarda pas l’Empire.
Il chercha le rendement.
— Ça rapporte combien ?
— Bonjour, Nono.
— Oui. Combien ?
Jul apparut, déjà las.
— Le petit robot à cash est allumé.
Nono ne se vexa pas.
Il avait raison, donc il n’avait pas besoin d’émotion.
— Tu as un univers, dit-il. Des textes. Une marque. Des livres. Pourquoi ce n’est pas plus rentable ?
— Parce que je suis Empereur.
— Justement.
— Un Empire doit régner.
— Ça rapporte combien, régner ?
Alex plissa les yeux.
— Tu as déjà un trésor d’Empire.
— Pas assez.
— Tu pourrais bâtir un palais.
— Pas assez grand.
— Tu pourrais en bâtir deux.
— Il y en aurait un troisième à faire.
Jul murmura :
— Coffre-fort avec des chaussures.
Nono réfléchit.
— Des belles chaussures ?
— Probablement, dit Alex.
— Alors ça va.
Ils parlèrent optimisation.
Alex répondit civilisation.
Nono parla argent.
Alex répondit couronne.
Nono parla plus.
Alex demanda plus quoi.
Nono répondit :
— Plus.
Alex se tut.
Parce que, parfois, même les robots disent des choses vraies.
Nono finit par partir.
— Quand tu voudras faire de l’argent sérieusement, tu m’appelles.
— Quand tu voudras faire autre chose avec ton argent que le regarder grossir, tu m’appelles.
— Ça ne m’intéresse pas.
— Moi non plus.
Ils se serrèrent la main comme deux banques ennemies.
La porte se referma.
Jul regarda Alex.
— Trois visites.
— Oui.
— Trois catastrophes secondaires.
— Mes potes.
— Je sais.
Le palais redevint calme.
Trop calme.
Alex regarda le canapé.
Il y avait encore des places vides.
— Dav n’est pas passé, dit-il.
Jul ne répondit pas tout de suite.
Dav, c’était autre chose.
Dav connaissait Alex avant Alex Ier.
Avant l’Empire.
Avant la couronne.
Avant les médailles.
Avant que les mauvaises idées trouvent des titres de noblesse.
Dav avait connu les quatre cents coups, les siestes trop longues, les nuits trop floues, les débuts, les reprises, les fidélités bancales, les silences qui durent.
Dav ne passait plus.
Alex appelait ça une rupture diplomatique.
Jul appelait ça une embrouille de vieux amis.
Alex préférait sa version.
Elle avait plus de drapeaux.
— Il reviendra peut-être, dit Jul.
— Peut-être.
— Les vieux amis font parfois des détours.
Alex hocha la tête.
Il savait.
Dav manquait.
Pas comme un symbole.
Comme une habitude.
Comme quelqu’un qui avait eu le droit de s’endormir sur le canapé pendant que l’Empereur écrivait des textes impossibles, publiait des dossiers, s’agitait, inventait des royaumes et faisait semblant de ne pas attendre qu’on lui dise de ralentir.
Dav avait vu Alex dans trop d’états pour être impressionné par Alex Ier.
C’était précisément pour ça que son absence pesait.
— Ça me fait chier, dit Alex.
— Oui.
Jul ne fit pas de blague.
Il en rata parfois une volontairement.
Le silence resta.
Puis une autre absence entra dans la pièce.
Plus définitive.
Alex ne la regarda pas tout de suite.
Il connaissait cette place-là.
Tout le monde la connaissait.
— Gona, dit-il enfin.
Jul baissa légèrement la fumée.
Gona ne passerait plus.
Pas aujourd’hui.
Pas demain.
Pas après une embrouille.
Pas après une réconciliation.
Gona avait longtemps été celui qu’on chambrait trop facilement.
Celui qu’on taxait trop facilement.
Celui qui revenait quand même.
Avec son sourire.
Avec sa présence.
Avec cette manière terrible de préférer être là, même mal traité, plutôt que seul ailleurs.
À l’époque, ça faisait rire.
Avec le temps, ça pèse.
— On n’a pas toujours été bons avec lui, dit Alex.
— Non.
— On a même été cons.
— Oui.
Alex ferma les yeux.
Il revit la bande.
Les fumées.
Les blagues trop lourdes.
Les lâchetés ordinaires.
Les moments où l’on profite d’un homme parce qu’il laisse faire, puis où l’on appelle ça de l’amitié pour dormir tranquille.
Gona savait.
C’était ça le pire.
Il savait sûrement.
Et il revenait.
— Il nous aimait bien, dit Alex.
— Oui.
— Même quand on ne le méritait pas.
Jul resta silencieux.
Cela voulait dire oui.
Alex regarda la table basse.
Dudu passait encore.
Roro rayonnait encore.
Nono calculait encore.
Dav ne passait plus.
Gona ne repasserait plus jamais.
Trois qui passent.
Un qui ne passe plus.
Un qui ne passera plus.
L’Empire avait beau vriller le temps, tordre les dates, accuser les dinosaures de mauvaise gestion du risque et voyager dans une spirale sous LSD, certaines absences refusaient de bouger.
Même Alex Ier ne les décrétait pas autrement.
— Tu crois qu’il nous en veut ? demanda Alex.
— Je ne sais pas.
— Réponse honnête.
— Ça m’arrive.
Alex sourit à peine.
Jul ajouta :
— Mais s'il vous en voulait vraiment, connaissant la bande, il serait peut-être déjà revenu vous le dire.
Alex rit.
Pas fort.
Pas longtemps.
Mais assez.
— Oui. Il aurait trouvé un moyen de passer.
— Probablement.
Le soir tomba sur le palais.
Alex resta sur le canapé.
Pas vraiment Empereur.
Pas seulement Alex non plus.
Autour de lui, les vivants passaient encore, les absents prenaient de la place, et les morts restaient assis là où personne n’osait plus vraiment poser ses affaires.
Jul flottait derrière.
— Vous allez écrire ça ?
Alex hocha la tête.
— Oui.
— Pour eux ?
— Pour moi aussi.
— Évidemment.
— Et pour l’Empire.
Jul soupira.
— L’Empire récupère même les regrets.
Alex regarda les places vides.
— Non, Jul.
Il prit son ordinateur.
— L’Empire les garde.