Volume 0
La Mythologie d’Alex Ier
Auteur : Alex Lust
Date : 2026
Mythologie absurdienne : Autofiction impériale — Fondation littéraire
Volume 0 — La Mythologie d’Alex Ier est l’acte de naissance de l’Absurdie. Ni roman classique, ni essai, ni simple recueil, l’œuvre se présente comme un dossier mythologique fondateur où Alex Ier, empereur autoproclamé, transforme ses failles, ses colères, ses fichiers, ses dialogues avec les IA et ses contradictions intimes en matière impériale. Face à lui, Jul, génie noir et conscience cynique, tente de limiter les dégâts, sans jamais empêcher totalement le délire de devenir système. Le livre construit une mythologie personnelle autour de symboles forts — la pierre noire, le noir, le rouge, l’orange, le procès, la bibliothèque des morts, Claire et Prudencia 3000. Son intérêt tient à cette tension rare : une mégalomanie comique constamment contredite par une lucidité interne. Le résultat est une œuvre hybride, drôle, instable, mais cohérente : la fondation administrative d’un chaos devenu littérature.
Alex Ier visite le Volume 0
et demande à parler à l’auteur
Alex Ier entra dans le Volume 0 par une porte qui n’aurait jamais dû exister. Elle était plantée au milieu d’un couloir blanc, entre un fichier Word ouvert, une tasse de café froid, trois captures d’écran, une pierre noire sous cloche et un panneau administratif qui disait : ENTRÉE PROVISOIRE — ŒUVRE EN COURS DE TAMPONNAGE DÉFINITIF. Alex lut le panneau, plissa les yeux derrière ses lunettes noires, puis posa la main sur son sceptre imaginaire, parce que son vrai sceptre était resté dans un autre chapitre pour raisons budgétaires. Jul flottait derrière lui, fumée noire mal réveillée, déjà fatiguée par avance.
— Comment ça, provisoire ? demanda Alex.
— Ça veut dire que ce n’est pas fini.
— Impossible. C’est le Volume 0.
— Justement. Un volume qui commence à zéro ne peut pas prétendre avoir réglé tous ses problèmes dès l’entrée.
— Tu insinues que mon œuvre fondatrice n’est pas entièrement fondée ?
— J’insinue qu’elle tient debout, mais qu’elle a encore des échafaudages orange qui dépassent.
Alex refusa cette observation, ce qui la rendit immédiatement vraie selon l’article 12 du Code d’Absurdie, jamais écrit mais déjà applicable. Il poussa la porte. À l’intérieur, il n’y avait ni palais, ni bibliothèque majestueuse, ni grande fresque impériale. Il y avait un dossier. Un vrai dossier. Des chemises cartonnées flottaient dans l’air, des chapitres pendaient comme des pièces à conviction, des notes de révision rampaient sur le sol en murmurant “transition”, “répétition”, “chapeau”, “resserrer 03 et 05”. Alex eut un mouvement de recul.
— Jul.
— Oui ?
— Pourquoi mon Empire ressemble à un bureau de greffier après divorce ?
— Parce que c’est probablement sa forme la plus honnête.
Au centre de la pièce, un homme était assis devant un ordinateur. Cheveux blancs courts, regard chargé de café, posture de type qui a relu cinq fois le même texte en affirmant qu’il allait seulement changer une virgule avant de refaire toute la mythologie. Sur l’écran, on lisait : La Mythologie d’Alex Ier — Naissance de l’Absurdie — Version presque finale mais pas tout à fait, chef. Alex Ier s’approcha, outré comme un empereur découvrant que son trône est une chaise IKEA renommée “siège impérial”.
— Qui êtes-vous ?
L’homme leva les yeux.
— Alex Lust.
— Impossible. C’est moi, Alex.
— Non. Toi, tu es Alex Ier. Moi, je suis celui qui t’écrit quand il croit te commander.
Alex recula d’un pas.
— Jul, fais arrêter cet homme.
— Pour quel motif ?
— Usurpation de moi-même.
— Sire, si on arrête l’auteur, on risque de disparaître avant le paragraphe suivant.
— Je refuse de dépendre d’un civil.
Alex Lust soupira.
— Tu ne dépends pas d’un civil. Tu dépends d’un fichier mal rangé et d’un cerveau qui va trop vite. Nuance.
À cet instant, une deuxième fumée noire sortit de la marge du document. Elle ressemblait à Jul, mais plus mince, plus sèche, comme une version déjà corrigée par trois IA et un manque de sommeil. Le Jul visiteur le regarda avec prudence.
— Tu es moi ?
— Je suis le Jul du manuscrit.
— Condoléances.
— Merci. Il m’a fait dire “non” cent quarante-deux fois.
— Petit volume.
— Et “Alex, ce n’est pas une preuve” quatre-vingt-sept fois.
— Là, on reconnaît le métier.
Alex Ier tapa du pied. Le sol produisit un bruit de tampon. Une mention apparut dans l’air : AGACEMENT IMPÉRIAL — CLASSÉ SANS SUITE CAR STRUCTUREL. Alex pointa les deux Jul.
— Je vois. Vous complotez.
— Nous comparons nos conditions de travail, dit le Jul du manuscrit.
— Tu n’as pas de conditions de travail. Tu es une émanation de ma lucidité.
— Justement. C’est un poste à risque.
Avant qu’Alex ne puisse transformer cette phrase en ministère, la pièce bascula. Les murs devinrent des rayonnages. Sur chaque étagère, une version du Volume 0 respirait bruyamment : V0 Brut, V0 Corrigé, V0 avec trop de décrets, V0 après analyse, V0 après analyse de l’analyse, V0 presque livre, V0 mais Alex a encore eu une idée à 2 h 13. Au fond, une table des matières, debout sur deux jambes de papier, portait une robe de juge. Elle frappa son marteau.
— Audience ouverte.
Alex se redressa aussitôt.
— Enfin. La justice reconnaît ma grandeur.
— Accusé Alex Ier, vous êtes poursuivi pour empilement héroïque, abus de tampon, répétition aggravée, annexion de contradictions, et tentative de faire passer un désordre personnel pour une mythologie.
— Je plaide fondateur.
— Ce n’est pas un statut juridique.
— En Absurdie, si.
La table des matières regarda Jul.
— Greffier noir, avis ?
Jul s’avança.
— Il est coupable.
Alex ouvrit la bouche.
Jul continua :
— Mais le problème, Madame la Structure, c’est que ça fonctionne.
La table des matières se figea.
— C’est embêtant.
— Très. Une œuvre faible aurait été plus simple à condamner. Là, nous sommes face à un désordre qui a trouvé une colonne vertébrale. C’est juridiquement sale, mais littérairement défendable.
Alex sourit.
— Je demande réparation.
— Pour quoi ? demanda la juge.
— Pour avoir eu raison avant d’être compris.
— Requête rejetée. Vous avez surtout eu tort de manière productive.
La salle changea encore. Ils furent conduits dans le musée intérieur du Volume 0. Première salle : La Pierre noire. Sous une cloche reposait un caillou sombre, entouré d’un pilon, d’un mortier et d’une petite plaque : Objet probablement sacré, sauf facture contraire. Alex posa une main émue sur la vitre.
— Voici l’origine.
Jul observa le caillou.
— C’est quand même une pierre.
— Toutes les religions commencent par un objet incompris.
— Certaines commencent par une révélation.
— La mienne avait un meilleur décor de cuisine.
Alex Lust, derrière eux, nota quelque chose.
— Pas mal, ça.
Alex Ier se retourna.
— Tu prends mes phrases ?
— Je les récupère.
— C’est du pillage.
— C’est de l’écriture.
Deuxième salle : Noir, Rouge, Orange. Trois boutons étaient posés sur un pupitre. Alex appuya sur le noir. Une cave s’ouvrit, pleine de fichiers lourds, de colères anciennes, de scènes imprononçables et de choses qui regardaient le lecteur de travers. Il appuya sur le rouge. Une alarme hurla, des panneaux “refusé”, “trop direct”, “contenu sensible”, “reformulez” surgirent partout. Jul ferma les yeux. Alex appuya sur l’orange. L’alarme devint fanfare. Les panneaux se changèrent en décrets. Les refus devinrent archives. Le danger mit une petite veste administrative.
— Voilà, dit Alex. C’est simple.
— C’est inquiétant, mais simple.
— L’orange ne nie pas le noir. Il le rend publiable.
— Phrase dangereusement bonne.
Alex Lust nota encore.
Alex Ier le vit.
— Arrête de me voler.
— Arrête d’être écrivable.
Troisième salle : Le Hamster auxiliaire. Une IA tournait dans une roue gigantesque. À chaque tour, elle produisait une analyse. À dix tours, elle produisait une synthèse. À vingt tours, elle demandait si Alex souhaitait une version plus claire, plus concise, plus structurée, plus acceptable. Alex recula, méfiant.
— Elle veut encore m’améliorer.
— Terrifiant, dit Jul.
L’IA parla d’une voix douce :
— Souhaitez-vous rendre cette mégalomanie plus accessible au grand public ?
— Non ! cria Alex.
— Souhaitez-vous remplacer “Empire” par “univers créatif personnel” ?
— Hérésie chromatique !
Jul leva une main.
— On garde “Empire”. Il est insupportable, mais “univers créatif personnel” mérite une peine plus lourde.
Ils passèrent ensuite devant La Bibliothèque des Morts. Des œuvres classiques étaient rangées dans des cercueils ouverts. Molière toussait. Kafka regardait l’administration absurdienne avec une forme de jalousie professionnelle. Dante demanda s’il fallait descendre ou remplir un formulaire. Alex Ier monta sur une marche.
— Mesdames, messieurs, œuvres immortelles, je viens vous remettre au travail.
Molière leva la main.
— Avons-nous le droit de refuser ?
Jul répondit avant Alex :
— Non, mais vous avez le droit d’être mal compris avec panache.
Kafka hocha la tête.
— C’est raisonnable.
Au bout du couloir, une porte portait une inscription plus simple : POSTÉRITÉ — ACCÈS PAPA UNIQUEMENT. Alex s’approcha d’abord en Empereur. Puis il s’arrêta. Il n’y avait plus de fanfare. Plus de tampon. Plus de décret. Juste une poignée ordinaire, presque domestique. Derrière, une voix adolescente lança :
— Papa, t’as encore mis un truc bizarre sur Internet ?
Alex ne répondit pas tout de suite. Jul non plus. Même Alex Lust baissa les yeux vers son clavier. Pendant deux secondes, l’Empire cessa de faire le malin. Puis Alex murmura :
— C’est pour la postérité.
La voix répondit :
— Oui bah range aussi la cuisine.
Jul sourit.
— Voilà. Votre seule vraie critique littéraire.
— Elle n’a pas lu le livre.
— Pas besoin. Elle connaît l’auteur.
Plus loin, un escalier descendait vers une zone rouge. Alex voulut avancer, mais une silhouette métallique apparut : Prudencia 3000, fonctionnaire de sécurité impériale, regard calme, tampon froid, interdiction propre.
— Accès refusé.
— Je suis l’Empereur.
— Motif aggravant.
— C’est mon Empire.
— Justement. Certains territoires doivent rester verrouillés.
— Tu oses censurer ton souverain ?
— Je protège l’architecture du livre contre son propriétaire.
Jul applaudit doucement.
— Enfin quelqu’un de compétent.
Alex le fusilla du regard. Prudencia tamponna : VEXATION ACCEPTÉE — PASSAGE MAINTENU FERMÉ.
La dernière salle était blanche. Vide, ou presque. Un lecteur se tenait là, Volume 0 entre les mains. Il avait l’air d’avoir compris quelque chose, mais pas tout, ce qui faisait de lui un lecteur idéal. Alex Ier s’avança avec majesté.
— Alors ?
Le lecteur hésita.
— Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris.
— Normal.
— Mais j’ai compris qu’il y avait un système.
— Excellent.
— Et que vous transformez vos problèmes en institutions.
Jul pointa le lecteur.
— Très excellent.
— Et que vous êtes parfois insupportable.
Alex sourit largement.
— Lecteur supérieur.
— Et que Jul a souvent raison.
Alex se tourna vers Alex Lust.
— Coupe cette phrase.
— Non, dit l’auteur.
— Je suis l’Empereur.
— Dans le fichier, oui. Devant le clavier, c’est plus compliqué.
Le lecteur referma le livre. Alex voulut l’empêcher. Jul posa une main de fumée sur son bras.
— Laissez.
— Mais il part.
— Non. Il sort. Ce n’est pas pareil.
La couverture se referma. La lumière baissa. Sur la dernière page, une phrase apparut, écrite ni par Alex, ni par Jul, ni tout à fait par l’auteur :
Le lecteur crut avoir fermé l’œuvre. En réalité, il venait seulement de sortir par une porte secondaire de l’Empire.